La Ruche#2, un essaim éclectique de créations en devenir 

Après une première édition réservée aux pros pour cause covid, Catherine Marnas ouvre enfin, cette année, au public les coulisses du TnBA. Au programme de ces trois jours consacrés à la découverte des processus créatifs en art vivant : étapes de travail, performances, banquet participatif, conférence…

Le ciel est brumeux. L’atmosphère lourde dans la cité bordelaise frappée de plein fouet par la vague de chaleur qui sévit ces derniers jours sur la France. Sur le parvis du TnBA, quelques tables et des chaises ont été installées. Déjà, de nombreux festivaliers ont pris place. Certains venus la veille échangent leurs impressions, d’autres découvrent l’effervescence du lieu, se rafraîchissent avant d’entamer leur marathon théâtral. Afin de faciliter la circulation d’une salle à l’autre, de permettre à chacun de se perdre dans l’essence même de l’art vivant, différents parcours sont proposés au public. L’objectif affiché de Catherine Marnas, directrice des lieux, est de montrer le théâtre autrement, de dévoiler l’envers du décor, les secrets de fabrications de spectacles en devenir. 

En rouge et noir 
Le Rouge et le noir de Stendhal - Mise en scène de Catherine Marnas - La Ruche © Pierre Planchenault

Tout comme le bassin d’Arcachon, le TnBA est pris d’assaut en ce samedi après-midi. Les salles sont combles. Les spectateurs de tous âges, qu’ils soient des habitués ou des néophytes, sont au rendez-vous. Salle Vauthier, Catherine Marnas ouvre le bal. Tunique blanche, longue chevelure blonde remontée en chignon par des baguettes chinoises, reconnaissable entre mille, elle accueille les premiers convives venus assistés à un banquet pas comme les autres. À la place des habituels gradins, des tables ont été dressées pour former un immense carré. Sur des nappes blanc immaculé, carafes d’eau, de vin, de jus de raisin sont à disposition. En rouge et noir de Jeanne Mas tourne en boucle dans les baffles. Difficile de ne pas comprendre le message, la metteuse en scène présente une maquette de sa prochaine création, une adaptation du plus célèbre roman de Stendhal. Confiant à trois comédiens épatants – Faustine Tournan, Franck Manzoni et Nicolas Martel – tous les protagonistes de la tragique histoire de Julien Sorel, elle invite à une plongée immersive au cœur du drame, des luttes de classes, des amours impossibles et des passions contrariées. S’appuyant comme d’habitude sur les créations sonores de Madame Miniature, elle offre, en une heure chrono, une bien prometteuse mise en bouche. D’un coup, le mois d’octobre prochain semble loin, tant le feuilleton stendhalien, ainsi rythmé, ciselé, a tout du coup du cœur ! 

Antique combat entre le bien et le mal 

La cadence est soutenue. À peine le temps de prendre un verre d’eau bienvenu, tant la touffeur de l’air extérieur s’abat chaque minute un peu plus sur les épaules des festivaliers, qu’il faut se diriger vers la salle de répétition. Sur un Plateau nu, où seules deux chaises se font face, Claire Théodoly s’empare de l’œuvre courte d’Heiner Muller d’après une des grandes tragédies de Corneille, qui fait s’opposer raison d’état et passion, gloire du héros et opprobre du criminel. Horace est un jeune soldat. Il a Rome dans la peau. Célébré pour un meurtre légitimé par le pouvoir – il a tué lors d’un ultime combat, un duel entre Albe et Rome, un Horiace, ennemi de sa patrie et fiancé de sa sœur -, il est aussitôt condamné pour avoir assassiné sa sœur sans nécessité, car elle a fait le choix de l’amour et non de son pays. Souillant ainsi sa bravoure, doit-il encore être honoré ? Peut-on séparer l’homme du guerrier ? Si le jeu manque encore un peu de souplesse – ce n’est qu’une étape de travail – , le texte percute, frappe et entre en écho avec l’actualité. Bien sûr, on pense à l’Ukraine, mais aussi au mouvement #Metoo. Le peuple de Rome refuse de choisir, le haut fait de guerre ne peut être disjoint du meurtre fratricide. L’œuvre d’un artiste est-elle de fait indissociable de ses crimes ? 

Reine Folle 

Toujours en salle de répétition, Julie Papin, ancienne élève de l’éstba, que l’on a pu découvrir sur scène dans A Bright Room Called Day… (Une chambre claire nommée jour) de Tony Kushner, mis en scène par Catherine Marnas et dans Un poignard dans la poche du collectif les Rejetons de la Reine, convie le public à découvrir la fantasmagorique histoire de Peneplaine, souveraine d’un pays imaginaire, et de sa fille en devenir Brisby. Le monde ne va pas bien. Il est ravagé par les maladies, les catastrophes naturelles, qui obligent les survivants à vivre sous cloche, les protégeant ainsi des rayons assassins du soleil. Face aux désastres, que faire, croire à l’avenir, à l’arrivée sur terre d’une élue ? Peneplaine le pense. Avec une belle loufoquerie, la comédienne donne corps à ce conte noir, absurde et totalement délirant. Dorée, pailletée de la tête aux pieds, Elle habite la scène d’une énergie décalée, rafraichissante, fait théâtre de rien. Une révélation ! 

Le maïs est mort, vive le pop-corn
Pop Corn
Création d’Annabelle Chambon, Cédric Charron, Jean-Emmanuel Belot, Mari Lanera & Émilie Houdent
© Pierre Planchenault

Un peu plus tard dans l’après-midi, le duo Annabelle Chambon – Cédric Charron ; deux anciens danseurs-performeurs de Jan Fabre, dénonce à travers un spectacle monstre autant que bordélique la surconsommation, le capitalisme au détriment de la nature. Toute similitude avec le travail du chorégraphe belge n’est évidemment pas fortuite. Nourris au lait créatif de l’artiste subversif autant que polémique, ils se donnent à mille pour cent, sautent en tous sens, virevoltent, s’amusent à passer en un éclair des pas inspirés de danses baroques à des mouvements plus trashs. Se laissant porter par la marche turque de Lully revisitée par Jean-Emmanuel Belot et Mari Lanera, ainsi que par les autres compositions, le couple d’artistes signe un show encore en chantier, hyper vitaminé, une sorte de massacre à la tronçonneuse version végétale des plus débridées. 

La tendresse 
Les frères Sagot 
Texte et mise en scène de Jules Sagot 
Avec Jules Sagot et Luis Sagot 
Co-mise-en scène Alba Gaïa Bellugi, Manuel Severi et Luis Sagot © Pierre Planchenault

Retour salle Vauthier, côté scène, cette fois, où nous attend certainement la proposition, la plus bouleversante du festival. Yeux clairs, gueule d’ange aux faux airs de Joe Dassin – dixit Luis, son frère – , Jules Sagot livre, avec une troublante humanité et une poésie rageuse, lumineuse, une magnifique histoire d’amour. Pas n’importe laquelle, celle qui le lit à Luis, son cadet de neuf ans. Leur rencontre n’est pas banale, leur connivence non plus. Né au Mexique, Luis a eu une enfance ballotée de familles d’accueil en foyers. Tout s’éclaire et change, le jour où il est adopté par les parents de Jules. L’un, c’est ainsi imposé à l’autre changeant à jamais leur existence, l’illuminant d’une aura intense, vibrante. Différent, Luis l’est. C’est une certitude. Il a des dons uniques, mène une vie au ralenti, cuisine de manière très expérimentale et surtout apporte à tous ceux qui l’approchent, spectateurs y compris, du baume au cœur, de la joie. Parfaitement à l’aise au plateau, il s’amuse comme un enfant sous le regard d’une infinie tendresse de Jules. C’est deux-là, c’est à la vie, à la mort. Tellement heureux, joyeux du lien qui les unit, ils le crient à la face du monde réfutant toute normalité, tout préjugé. Plus qu’un geste théâtra, Les frères Sagot esquissent un nouveau paradigme, un hymne à la tolérance, à l’altérité, à la liberté ! 

Dans les pas d’Hitchcock 

Pour finir cette journée bien remplie, le très jeune MAR Collectif revisite Psychose, le chef d’œuvre horrifique d’Alfred Hitchcock à travers le regard d’une fan. Au tout début de leur travail d’écriture, Clémence BouconGarance DegosLouis Benmokhtar et Prune Ventura présentent une maquette particulièrement inventive. Rejouant des scènes du film par voix off, recréant l’atmosphère d’épouvante avec presque rien, ils livrent, sans aucune prétention et avec la fougue de leur jeunesse, des pistes de réflexions, des intentions. À l’écoute du public, ils font de pas grand-chose, un début d’un objet non identifié mais qui a de la gueule, et quand même un peu de sens. Pas si mal ! 

La nuit s’est installée. Les salles se sont vidées. Le théâtre a une nouvelle fois vibré, ému, touché. Plus que nécessaire, l’Art vivant l’a encore emporté, a prouvé sa vitalité, son exaltante ferveur. L’enthousiasme du public est une belle victoire pour cette initiative réjouissante et rafraîchissante de Catherine Marnas. Une belle gageure par les temps qui courent ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé Spécial à Bordeaux

Festival la Ruche #2
TnBA
Place Renaudel 
33032 Bordeaux Cedex 
Jusqu’au 21 mai 2022

Le Rouge et le Noir / Traversée d’après le roman de Stendhal
Adaptation et mise en scène de Catherine Marnas
Dramaturgie de Procuste Oblomov
Avec Franck Manzoni – artiste compagnon, Nicolas Martel, Faustine Tournan, distribution en cours
 
Création sonore de Madame Miniature 

Horace d’après Heiner Müller et Pierre Corneille
Traduction de l’allemand Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger 
Mise en scène, costume et interprétation – Claire Théodoly 
Création lumière de Jean-Claude Fonkenel
Design et fabrication mobilier Pascale Théodoly 

Brisby (blasphème !) 
Texte de Théophile Dubus
Jeu et mise en scène de Julie Papin 
Co-mise en scène de Lucas Chemel 
Création sonore d’Hervé Rigaud 

Pop Corn
Création d’Annabelle Chambon, Cédric Charron, Jean-Emmanuel Belot, Mari Lanera & Émilie Houdent
Mise en scène et chorégraphie d’Annabelle Chambon et Cédric Charron
Composition musicale de Jean-Emmanuel Belot et Mari Lanera
Création lumières Sandie Charron 

Les frères Sagot 
Texte et mise en scène de Jules Sagot 
Avec Jules Sagot et Luis Sagot 
Co-mise-en scène Alba Gaïa Bellugi, Manuel Severi et Luis Sagot

Motel 
Une création originale du MAR Collectif
Avec Clémence Boucon, Garance Degos, Louis Benmokhtar, Prune Ventura Création visuelle et sonore Tom Desnos et Thomas Germanaud
 

Crédit photos © Pierre Planchenault

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