Olivier Saccomano, auteur et dramaturge en prise avec son temps

Au T2G, Olivier Saccomano, co-directeur du théâtre des 13 vents à Montpellier, et sa complice Nathalie Garraud présentent La Beauté du geste, une fresque sociale et politico-judiciaire. Créé en 2019, avant la pandémie, le spectacle fleuve, qui n’a rien perdu de sa force réflective, interroge une société en état d’urgence. Rencontre.

La beauté du geste de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano © Jean-Louis Fernandez

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ? 
Les Ballets Moïsseïev, mais seulement la photo de couverture du programme : un Russe en chapka faisait le grand écart en l’air, quatre mètres au-dessus du chœur. J’ai attendu ce moment pendant toute la représentation, il n’est jamais venu.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ? 
J’ai commencé à faire du théâtre par accident, et j’ai continué par obsession. Ces circonstances ne m’ont jamais laissé le temps d’envisager la chose en termes de carrière ou de secteur. Mais je suppose que le terrain était préparé (ou miné) par une suite de rencontres décisives (avec des œuvres) condensées dans la jeunesse et souvent guidées par des professeurs à la marge des cadres et des programmes : la découverte des films projetés au Ciné-club du lycée, les toutes premières lectures de Mallarmé, de Beckett, la première écoute de Thelonious Monk. C’était une suite de secousses sismiques, et aussi une première expérience, assez inarticulée, d’une histoire de l’art et de ses formes. Le théâtre, je le connaissais mal et je n’y allais pas, avant qu’un ami me demande un jour de jouer dans une pièce. Je n’ai plus arrêté depuis.

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être écrivain ? 
C’est devenu une nécessité dans le travail de troupe que nous avons entamé avec Nathalie (Garraud) en 2006. Auparavant, j’écrivais, mais à la marge du théâtre, et les premières pièces que j’avais créées étaient pour la plupart des montages de textes existants : j’en écrivais des passages, mais le geste essentiel de composition passait par l’acte de montage, le réglage de points de rupture, d’échos, etc. Il faut dire que, dans les années de formation de la troupe, l’écriture théâtrale se trouvait dans une forme d’impasse historique : après une période où avait dominé l’idéologie du texte-matériau (où la forme d’un texte n’était que très rarement l’enjeu d’une expérience, d’une lutte entre le poème et la mise en scène), on assistait à une querelle entre les nouveaux partisans de la fable (la plupart du temps sentimentalismes et réactionnaires) et les nouveaux partisans de la performance (d’un vérisme douteux). Cette querelle nous ennuyait énormément, et nous isolait d’autant plus que les poèmes théâtraux dont nous nous sentions proches (Müller, Schwab, Barker) sortaient progressivement du champ, ou nous semblaient désamorcés par les traitements scéniques qu’on leur appliquait. Il s’agissait donc de mettre nos forces dans cette bataille, et de chercher de nouveaux rapports entre le poème et la scène. De ce point de vue, écrire pour, avec et à l’intérieur d’une troupe a été décisif, car tout en maintenant l’autonomie des disciplines, nous avons avancé sur un chemin pavé de contradictions, de provocations réciproques. Il y avait là (et aujourd’hui encore) une sorte de moteur dialectique, qui fait que nos pièces sont moins des objets (spectaculaires ou littéraires) que des champs de bataille. 

La beauté du geste de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano © Jean-Louis Fernandez

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ? 
C’était en 1995, au Festival de théâtre universitaire de Nanterre-Amandiers, que dirigeait alors Jean-Pierre Vincent. J’étudiais la philosophie à Nanterre et, avec quelques camarades, nous suivions les cours de Michel Nebenzahl, qui a été une figure très marquante et très clivante pour la génération passée par là : il avait traduit Thomas Bernardt, trouait le systématisme philosophique d’expériences venues de la psychanalyse ou du théâtre, étudiait avec la même exigence un développement de Hegel et une nouvelle de Kafka, et surtout, nous faisait lire des metteurs en scène, principalement Meyerhold et Vakhtangov. Bref, on commençait à s’intéresser sérieusement au théâtre et un ami a décidé de participer au Festival de Nanterre. Il voulait y monter Hamlet Machine de Heiner Müller, et m’a demandé de jouer Hamlet. Je n’étais jamais monté sur scène, sauf derrière une guitare, je n’avais aucune formation théâtrale, mais à l’époque, je me débattais avec une angoisse qui m’a décidé à accepter. J’ai appris bien plus tard que Müller situait l’art du théâtre à l’intersection de l’angoisse et de la géométrie, et disons que j’en ai fait, un peu brutalement, une première expérience. Je me souviens du bruit terrible du rideau de fer qui se lève, de l’impression très nette que j’allais mourir là, sur ma petite chaise en bois, avant de pouvoir dire les premiers mots de la pièce. Et puis la mort n’arrivant pas, de finalement lancer, vers le grand trou noir qu’était la salle : « J’étais Hamlet. Je me tenais sur le rivage et je parlais avec le ressac BLA BLA, dans le dos les ruines de l’Europe ». Je me souviens aussi des débats qui avaient suivi (on discutait sérieusement chaque proposition, même venant des jeunes amateurs que nous étions., au cours desquels Jean-Pierre Vincent nous avait dit qu’en montant Müller comme ça (la scénographie était très abstraite, sans aucun référent historique, ni aux états communistes ni au monde de la consommation capitaliste), il ne fallait pas s’étonner que le Front national fût si florissant. C’était une provocation bien sûr, mais elle m’a davantage mis au travail que les quelques louanges esthétiques reçues par ailleurs. 

Votre plus grand coup de cœur scénique ? 
L’année suivante, alors que je commençais à faire du théâtre à Marseille (et à y aller), j’ai vu Choral du Théâtre du Radeau, aux Bernardines. C’est la première fois que j’ai eu le sentiment concret de ce que pouvait être un art du théâtre : une transformation en actes du temps et de l’espace, une métamorphose faite de bois et de rêves, un labeur collectif.

Quelles sont vos plus belles rencontres ? 
À vrai dire, je crois que les rencontres les plus importantes, parce qu’elles déplacent le sol et l’horizon, sont aussi les plus difficiles. Elles donnent une forme nouvelle, saturée de désir, à un ancien problème (ou à une larme, ou à une joie) qu’on portait en soi. Je les vois donc comme des énigmes, dont la beauté dépend autant de leur caractère opaque que de la réponse qu’elle va nous demander de construire. Au final, on est totalement responsable de la beauté d’une rencontre. Je ne peux dire qu’une chose : il y a des gens, des œuvres et des circonstances qui pour moi ont eu cette bienheureuse fonction, mais je ne vais pas me mettre à les classer ici. 

La beauté du geste de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano © Jean-Louis Fernandez

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ? 
Il me permet pour l’instant de payer mes factures.

Qu’est-ce qui vous inspire ? 
Je crois peu à l’inspiration. Je suis poussé à l’écriture par tout ce qui me procure un certain vertige, un trouble dans le rapport d’échelle. Entre un visage de femme et l’histoire du capitalisme, par exemple. Entre une odeur de rue et un délire mondial. C’est un beau problème pour la dramaturgie contemporaine : sortir de l’échelle souvent anecdotique ou personnalo-familiale de la parlote quotidienne, et sortir symétriquement de la généralité informative sur le monde tel qu’il va ou pas. C’est à ça que, pour moi, conspire le travail d’une phrase. Quelque part entre le mot de passe et l’épitaphe.

De quel ordre est votre rapport à la scène ? 
Distant (parce que je n’y suis pas) et admiratif (du courage des acteurs, de l’art de la mise en scène). La scène appartient à ceux qui la travaillent. Moi, je me tiens sur la frontière, et je tâche de participer au combat en leur livrant des armes aussi précises que possible. 

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ?
Le désir traîne toujours autour des orifices. Là-dessus, la psychanalyse est imparable. Les kinés, eux, vous diront que chez les écrivains, le cou est une zone assez sensible, notamment depuis qu’on tape sur des claviers. 

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
Je travaille déjà en permanence avec beaucoup d’artistes qui, pour la plupart, n’en savent rien. Parmi les vivants avec Maguy Marin, Aki Kaurismaki, et depuis peu avec Alain Guiraudie, et parmi les morts avec Franz Kafka, Samuel Beckett, Heiner Müller, Witold Gombrowicz (pour ne citer que mes plus proches collaborateurs).

Un Hamlet de moins d'Olivier Saccomano et Nathalie Garraud © Jean-Louis Fernandez

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
J’ai commencé, il y a quelques années, à réécrire la Bible. J’en suis au septième jour.

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ? 
En ce moment, La guerre civile européenne, d’Enzo Traverso. 

Olivier fregaville-Gratian d’Amore


La beauté du geste de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano
Création 2019
Théâtre des 13 vents 

Tournée
Jusqu’au 27 mars 2022 au T2G, Gennevilliers.

Un Hamlet de moins
conception : Nathalie Garraud et Olivier Saccomano
d’après Hamlet de Shakespeare

Crédit portrait © Jean-Louis Fernandez
Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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