Nathalie Garraud Théâtre des 13 vents © Jean-Louis Fernandez

Le théâtre des Treize vents, un lieu de création et de partage

Nommée à la tête du CDN de Montpellier en janvier 2018, Nathalie Garraud co-dirige le lieu avec le dramaturge Olivier Saccomano. Rêvant d’un théâtre différent, d’une autre temporalité et d’une manière de repenser la création artistique à contre-courant d’une production à tout crin, ils ont imaginé leur projet autour des artistes et de leurs œuvres. À l’occasion, en ce début novembre, du lancement de la première édition de la biennale des Arts de la Scène en Méditerranéela metteuse en scène revient sur ses motivations, ses envies, ses choix. 

À votre arrivée, quel était le projet que vous souhaitiez défendre avec votre complice Olivier Saccomano ? 

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano. théâtre des treize vents © Jean Louis Fernandez

Nathalie Garraud : Le théâtre des 13 vents est au cœur d’un territoire plutôt bien doté en structures culturelles. Il était donc essentiel à nos yeux de garder de manière, un peu radicale, les missions premières qui sont dévolues au CDN, la création et le soutien à celle-ci. Dès le départ, nous avons fait en sorte de construire un programme qui tient compte de cet élément essentiel. Très vite, nous avons pris le parti d’inviter des artistes à habiter le lieu plutôt que d’accueillir uniquement des spectacles. Chaque mois, une équipe artistique prend possession de nos murs, s’installe et imagine une manière d’entrer en dialogue avec le public. Bien en amont, entre un et trois ans, nous discutons ensemble de ce que nous pouvons proposer, les spectacles à présenter et les activités annexes, qui permettent de mieux s’immerger dans leur univers – lectures à la médiathèque, projections de films au cinéma d’arts et d’essais du centre-ville, présentation d’autres compagnies connexes, etc. Cette formule permet notamment aux metteurs en scène, aux auteurs, aux comédiens de véritablement s’installer, d’offrir aux spectateurs une toute nouvelle approche, de leur faire découvrir une œuvre qui se construit au fil du temps. On sort de la logique de consommation pour véritablement entrer dans l’intimité créative d’un artiste. Cela change le regard, la manière d’appréhender un parcours artistique. Avec Olivier, nous sommes arrivés à la tête du Théâtre des 13 vents avec l’idée de modifier la qualité de la relation entre les œuvres et le public. Pour que cela soit fort, il faut faire hospitalité aux artistes de manière plus durable. Afin de laisser à chacun la possibilité de présenter au mieux son travail, nous avons fait le choix de ne pas modéliser les rencontres, tout se fait grâce au dialogue. Ainsi, On discute ensemble les pièces qu’ils aimeraient présenter, qu’ils voudraient mettre en regard de leur dernière création, etc. Nous sommes dans une démarche de décroissance, dans l’idée d’inventer une autre temporalité. 

Comment cela est-il accueilli par le public ? 

un Hamlet de moins d'Olivier Saccomano et Nathalie Garraud. Théâtre des Treize vents  © Jean Louis Fernandez

Nathalie Garraud : il y a un vrai engouement. Au lieu de se poser la question en termes de spectacles, assez rapidement, les spectateurs ont commencé à raisonner en termes d’artistes à venir. Sur la saison et demi que nous avons pu présenter depuis notre arrivée, nous avons très vite senti que notre projet était suffisamment singulier pour déclencher une vraie curiosité, pour faire en sorte que le public s’interroge non sur les spectacles qu’ils vont venir voir, mais bien quel prochain artiste, ils vont pouvoir découvrir. À titre d’exemple quand Maguy Marin est venue et a présenté trois pièces ou quand Sylvain Creuzevault a proposé cinq petites formes théâtrales, tous nos spectateurs n’ont, certes, pas vu l’ensemble de leurs propositions, mais ils ont pu, par touches, avoir un aperçu de ce qui constitue le parcours d’un artiste. C’est un peu comme voir une rétrospective en peinture, il y a quelques choses de l’ordre de la compréhension de l’œuvre. Avec Olivier, nous avions aussi imaginé que lorsque l’hospitalité faite aux artistes est grande et forte, alors l’hospitalité faite au public va de pair. Du coup, une sorte de dialogue s’installe. Nous faisons le pari du partage, de l’échange, d’une autre façon d’appréhender l’univers d’un artiste, d’entrevoir, comment au fil du temps cette dernière évolue, change, prend des chemins de traverse. 

Comment se fait le choix des équipes artistiques que vous invitez ? 

Una costilla sobre la mesa : Madre d’Angélica Liddell.Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée.Théâtre des 13 vents © Luca del Pia

Nathalie Garraud : il est pluridisciplinaire, même si en raison du grand nombre de structures culturelles sur le territoire montpelliérain, nous concentrons nos choix sur le théâtre de création, avec une place importante accordée aux auteurs contemporains. Après, le fait que nous demandions aux artistes de venir un mois nécessite une grande souplesse dans leur emploi du temps, une vraie disponibilité. Ce qui n’est pas toujours simple.  Avec Olivier, nous entamons les discussions bien en amont, de deux ou trois ans parfois. Mais, rien n’est pour autant figer, nous laissons aussi la place à une certaine spontanéité. Nous laissons parler notre sensibilité et notre subjectivité, dans les choix que nous faisons. Nous nous donnons la possibilité d’être surpris. Mais comme nous entremêlons créations et répertoires, cela nous oriente forcément vers des artistes qui ont déjà quelques œuvres à leur actif. C’est un travail de longue haleine car nous accueillons une dizaine d’équipes.

Cette année, après l’obligation du report dû à la crise sanitaire, vous lancez au mois de novembre la première édition de Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée ? 

Eau de Cologne d'Argyro Chioti. Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée. Théâtre des treize vents © Karol Jarek

Nathalie Garraud : C’est un des temps forts un peu particulier que nous souhaitions ancrer au cœur du territoire, qu’ils fassent écho à notre programmation et ouvre sur une coopérativité et une interaction avec la plupart des acteurs culturels du secteur. C’est un projet que nous avons proposé de co-concevoir avec une douzaine de partenaires gravitant autour de la métropole montpelliéraine, dont le Théâtre de la Vignette, l’Institut Chorégraphique internationale – Centre chorégraphique national de Montpellier, La Bulle Bleue, le Kiasma, le Théâtre Molière, Scène nationale de Sète, La Verrerie -pôle cirque d’Alès, la Baignoire – petit lieu dédié aux écritures contemporaines, et bien d’autres. Dès le départ, nous avions fait le choix de ne pas prendre la Méditerranée comme thématique, mais d’imaginer un lieu, un moment où des artistes travaillant autour du bassin méditerranéen puissent se rencontrer, partager, échanger, de mettre en commun leur savoir, de discuter des parcours de création dans chaque pays, des conditions de création et de production et confronter les œuvres et les esthétiques. Au Treize vents, nous organisons d’ailleurs trois jours de rencontre entre artistes et chercheurs, une manière d’aborder les problématiques liées à la politique culturelle, au climat social, etc. pour cette première édition, nous avons décidé le 16 novembre de nous intéresser au théâtre palestinien à travers la rencontrer entre Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) et  le metteur en scène Bashar Murkus, le 17 novembre, à faire un état des lieux du théâtre grec avec Iliana Dimadi, responsable du département dramaturgie de la Fondation Onassis Stegi  et l’artiste Argyro Chioti, et enfin le 18 novembre, de questionner la création en Égypte en faisant se rencontrer  Pauline Donizeauer, spécialiste à l’Universite de Lyon sur le théâtre arabe et  Adel Abdel Wahab, directeur artistique du festival « Lazem Masrah » à Alexandrie, qui a été récemment interdit. 

Combien y a-t-il d’équipes présentes pour cette première édition ? 

The Museum de Bashar Murkus. Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée. Théâtre des treize vents. © Khulood Basel

Nathalie Garraud : en tout, il a seize artistes ou équipes étrangères et treize troupes locales. L’idée était aussi que les artistes du cru, ce que l’on croise à l’année, puissent présenter leurs projets et aller à la rencontre de leurs confrères vivant de l’autre côté de la Méditerranée. Il n’était pas question de faire de la biennale, un festival d’importation. Et c’est aussi l’une des spécificités de la manifestation, chaque lieu apporte ses idées, ses choix, ses artistes. Avec Olivier, Nous sommes initiateurs et coordinateurs, mais nous n’assurons la programmation que de ce qui est dans nos murs. Chacun est donc libre. Ce qui engendre une belle hétérogénéité. Aux treize vents, nous présentons en ouverture, le Madre d’Angelica Liddell, puis The Museum de Bashar Murkus, que certains ont déjà pu voir au festival d’Avignon et Eau de Cologne d’Argyro Chioti et enfin C’est un samedi de Dimitris HadzisJoseph Eliyia et Irène Bonnaud. Il y avait vraiment l’idée de proposer un projet collaboratif à l’échelle du territoire. C’est aussi une manière pour nous de faire connaissance avec les autres lieux, les autres directeurs, de nous installer dans le lieu et le secteur. C’est aussi une façon de prendre le pouls du monde autour de nous, de rappeler que la France est aussi un pays méditerranéen.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée
Coordonnée par le Théâtre des Treize Vents
Domaine de Grammont

Avenue Albert Einstein
34965 Montpellier

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez, © Luca del Pia, © Karol Jarek et © Khulood Basel

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