CroiZades (jusqu’au trognon), l’utopie sémiotique de Sandrine Roche

À Cavaillon, la scène nationale de La Garance accueille CroiZades (jusqu’au trognon), la dernière création de Sandrine Roche. Vouée à être complétée d’un second volet intitulé Jozef&Zelda, cette première partie poursuit le travail de l’autrice et metteuse en scène autour des imaginaires malléables des enfants, portée  par une écriture dense et libertaire.

Lorsqu’on entre à La Garance, la scène volontiers expérimentale de Cavaillon, pour la première représentation de CroiZades (jusqu’au trognon), on ne sait trop ce qu’on s’apprête à voir. La dernière création de Sandrine Roche au sein du collectif Perspective Nevski s’accompagne d’un résumé sibyllin. La pièce est une rêverie naïve, pleine d’incohérences et de bégaiements infantiles. Elle commence comme les histoires que se racontent les enfants entre eux : « Et si un homme, assis là sur le bord, aperçoit un enfant… » De là s’amorce cette entreprise de décomposition du récit originel, cette création réécrite comme une affabulation hagarde.

Un récit libre, à plusieurs voix

Ils sont six sur scène, comédiens, danseurs et plasticiens, accompagnés au plateau de trois régisseurs chargés de la création musicale et visuelle en direct, le tout devant des panneaux en PVC traversés par les lettres du titre. La parole circule d’un personnage à l’autre, filant ce récit à plusieurs voix. Et si cet homme, assis sur le bord, montrait à l’enfant un grand blanc épais et lumineux, qui a tout l’air d’une révélation ? Et si s’inventait de là un nouvel évangile, rabelaisien en esprit, où un héros nommé Raumure délivrerait son peuple des chaînes de l’exploitation par la force insurrectionnelle d’un énorme rot ?

CroiZades (jusqu'au trognon) de Sandrine Roche. © Anahi Matteo

Sandrine Roche écrit entre Rabelais et Isou, entre Deleuze et Queneau. L’hardiesse de son verbe lui permet d’avancer sans concessions sur ces sentiers graveleux, d’autant que le récit est rebattu, piétiné, structuré par des interjections en forme de « play, rewind, forward, pause ». Il faut se laisser cueillir par cette proposition a priori ésotérique, justement pour être surpris par cet itinéraire du sens malmené, entendre que le héros ici décide d’injecter du i dans chaque mot, et là change soudainement de genre ; découvrir que ce désordre invente par endroits sa mythologie interne et les justifications à ses propres mutations.

Éclater la structure du sens

Cette croisade est au moins autant formelle que narrative. Son titre barré d’un Z en est le programme, impétueux et cavalier. Ce qui s’y joue, c’est le pouvoir des mots à créer des systèmes et, corollairement, à les détruire, à instaurer en eux le germe de l’incohérence qui fera éclater en mille morceaux la structure du sens. CroiZades (jusqu’au trognon) possède cette dimension performative, qui fait s’exprimer en actes, dans la forme de chaque mot, la liberté brandie par sa ou son protagoniste. C’est d’ailleurs là qu’elle est le plus forte, alors que la parabole anticapitaliste apparaît plus conventionnelle et que l’épopée de son héros, une fois isolée de sa forme, se résume à un éloge de l’altérité volontairement enfantin.

CroiZades (jusqu'au trognon) de Sandrine Roche. © Anahi Matteo

Parfois, ce grand désordre ressemble à une sorte de simulation anthropologique, que l’on gagnerait presque à voir d’en haut dans les gradins, comme les démiurges surplombant d’une civilisation naissante qui balbutie sa religion. Sur ce terrain vierge, une tornade entropique anime les personnages, qui tremblent, exécutent quelques pas de danse, couvrent les murs de peintures rupestres fluo et déversent au sol terre et cheveux coupés. Ce programme scénique rencontre ses limites plus vite que le texte, parce qu’il est répétitif et qu’il ne renferme pas autant de complexités. Mais il aboutit à de beaux tableaux, rappelant les peintures de l’art brut ou de Basquiat. Après quelques reprises, les comédiens s’arrêtent et avancent hors de la lumière pour reprendre leur souffle. Ces moments de flottement, que Roche a le bon goût de rendre visibles, rappellent ces personnages à l’espace qu’eux et nous avons en commun, ainsi qu’à la dimension performative du spectacle, traduction en actes d’un projet littéraire dense et saisissant.

Samuel Gleyze-Esteban

CroiZades (jusqu’au trognon) de Sandrine Roche
Création le 3 mars 2022
La Garance – Scène nationale de Cavaillon
Rue du Languedoc

84306 Cavaillon

Du 7 au 30 juillet au Théâtre des Halles, Avignon (84)

Texte et mise en scène – Sandrine Roche
Collaboration artistique – Lucia Trotta
Chorégraphies – Silvia Cimino
Créateur sonore – Josef Amerveil
Scénographie – Sandrine Roche et Erick Priano
Construction – Erick Priano
Costumes – Sophie Mangin
Régie générale – Philippe Didier
Avec Marion Bajot, Leïla Brahimi, Pedro Cabanas, Sophie Mangin (comédienne et plasticienne), Alexandre Théry (comédien et danseur), Philippe Didier (créateur lumière et vidéo), Silvia Cimino (danseuse), Grégoire Leymarie (créateur sonore)

Crédits photo © Anahi Matteo

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