Emma Dante © Carmine Maringola

Emma Dante, l’iconoclaste sicilienne

Après avoir, en 2017, troublé, questionné, touché et ému les festivaliers avec Bestie di scena, Emma Dante revient à Avignon avec deux pièces, Misericordia et Pupo di Zucchero – La fiesta dei morti. Présentées l’une après l’autre au Gymnase Mistral, ces deux œuvres très différentes célèbrent la vie, à travers la maternité, l’hommage fait aux morts, la solitude des vivants face à l’absence.

Misericordia d'Emma Dante; Festival d'Avignon. © Masiar Pasquali

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ?
Mon premier souvenir d’art vivant est un cercueil jeté dans une poubelle dans une rue de Palerme. C’était un choc de voir un conteneur extraordinaire traité comme un meuble ordinaire. À Palerme, les gens jettent souvent à la poubelle des articles sanitaires, des canapés, des buffets et mille autres déchets spéciaux. J’ai tout vu dans les rues de ma ville, mais ce cercueil brisé fourré dans la poubelle était un court-circuit fort et je l’ai vécu un peu comme une œuvre d’art : la mort comme un déchet particulier dans une ville où certaines conditions de vie sont parfois insupportables, à cause de la dégradation et de la pauvreté.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ?
Je suis allé avec l’école au théâtre grec de Syracuse et j’ai été frappé par la beauté du lieu et la présence des divinités. Le spectacle se déroulait en plein air, avec une lumière naturelle, et lentement, au coucher du soleil, les projecteurs étaient allumés. Lorsque le soleil s’enfonçait dans la mer, la lumière changeait, ce qui était naturel devenait artificiel et la lumière des projecteurs dessinait un monde, avec des ombres et des lumières, qui me semblait magique. Ce passage de la nature à l’artifice, ce pacte inviolable entre nous, spectateurs, et les Dieux, tacitement accepté pour se nourrir de rêves, me paraissait majestueux, puissant… dans ce théâtre antique, j’ai compris ce que je voulais faire dans la vie.

Qu’est ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédienne, metteuse en scène et chorégraphe ?
Au début, j’étais une actrice. Je voulais être une actrice. J’ai obtenu un diplôme de l’Académie d’art dramatique de Rome et pendant quelques années, j’ai joué la comédie en tournant dans des spectacles de répertoire, mais sans jamais me sentir vraiment à l’aise. Il y avait quelque chose dans le fait d’être sur scène qui me mettait mal à l’aise, je ne me sentais pas à la hauteur. Quand je me suis rendu compte que mon point de vue de l’extérieur était plus intéressant, je suis descendu de la scène, et je dis descendu parce que je suis toujours en bas, de sorte que mon point de vue est d’en bas et non d’en haut, je suis descendu, j’ai dit, et j’ai trouvé un monde à explorer, des actrices et des acteurs à guider dans la mer sombre et ouverte et je me suis senti utile.

Misericordia d'Emma Dante, Teatro Biondo di Palermo. Festival d'Avignon © Masiar Pasquali

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ?
Le tout premier spectacle auquel j’ai participé était dans une église, exactement dans la cathédrale de Palerme, et je jouais le rôle de l’archange Gabriel qui apparaît à la Vierge Marie pour lui annoncer la venue de Jésus. J’étais brune et pas du tout angélique, mais je me souviens de cette apparition en détail, je jouais en dialecte et j’étais pieds nus, je me souviens du froid du marbre sous mes pieds, et j’ai pensé à l’ange qui n’a pas froid, qui ne doit pas avoir froid, sinon quel genre d’ange est-il ? Mais j’avais froid, j’étais gelée, et j’ai tout de suite pensé que j’étais inadéquate, pas adaptée… J’avais raison : je ne suis pas croyante et j’ai toujours les pieds froids.

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
Une rencontre éblouissante a eu lieu à Rome avec un spectacle d’Odin Teatret : « la mémoire » des camps d’extermination au cœur de l’Europe.
Un « spectacle de chambre » avec musique et chansons, sur le poids des souvenirs et la mission de ne pas oublier. L’émission était dédiée à deux écrivains qui se sont suicidés : Primo Levi et Jean Amery.
Je me souviens être sorti du Palazzo delle Esposizioni où j’avais assisté à la représentation, pleurant de désespoir, avec une douleur inconsolable dans le cœur que je n’ai jamais ressentie depuis.

 Qu’est-ce qui vous inspire ?
Ce qui m’inspire, c’est la rue, la démarche des gens, les regards des inconnus. La plus grande inspiration pour moi vient de la rue, des bidonvilles, de la dégradation et de la pauvreté. Je ressens une grande proximité avec les plus faibles, avec les opprimés, avec ceux qui n’ont pas la force de résister et de se battre. Bénis soient tous ceux qui ne réussissent pas, c’est le vers d’un poème de Mariangela Gualtieri, une poétesse que j’aime beaucoup.

De quel ordre est votre rapport à la scène ?
Pour moi, la scène est un lieu sacré, à nettoyer, à mettre en ordre quand on sort du travail, c’est la carte du monde à parcourir, la machine à remonter le temps à manœuvrer. C’est un endroit peu sûr mais plein de beauté. Ma relation avec la scène est maniaque, la chose la plus importante sur laquelle je ne fais aucun compromis est la rigueur, son entretien obsessionnel compulsif. La scène est le gymnase des sentiments, comme dirait Artaud. J’essaie toujours de communiquer aux acteurs et aux actrices l’urgence d’être sur scène, la nécessité d’utiliser le théâtre pour raconter leur histoire intime. Je recherche l’authenticité sur scène.

Pupo di Zucchero - La fiesta dei morti d'Emma Dante
Festival d'Avignon © Daniela Gusmano

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ?
Le besoin que je ressens lorsque je raconte une histoire au théâtre ou au cinéma est similaire à celui que je ressens lorsque je respire. Je suis pris par cette expérience comme lorsque mon corps est en mouvement et que la respiration est profonde et que je sens mes poumons et mes jambes. C’est dans la respiration et la marche que je trouve l’énergie, la force…

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ?
J’aimerais parler à Haeneke, lui poser un million de questions.

À quel projet fou aimeriez-vous participer ?
Je voudrais organiser une fête populaire dans ma ville, la fête patronale dédiée à Santa Rosalia. Elle s’appelle : la fête de Santa Rosalia et c’est une fête itinérante qui implique toute la ville.

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ?
Ça pourrait être L’Étranger de Camus.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Festival d’Avignon
Misericordia d’Emma Dante
Première française
Gymnase Mistal
20 boulevard Raspail
84000 Avignon

Du 16 au 23 juillet 2021 à 15h

Pupo di Zucchero – La fiesta dei morti d’Emma Dante
Création 2021
Gymnase Mistal
20 boulevard Raspail
84000 Avignon

Du 16 au 23 juillet 2021 à 15h

Crédit Portrait © Carmine Maringola
Crédit photos © Masiar Pasquali et © Daniela Gusmano

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