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Sartre, sa P… respectueuse à l’heure du Black Lives Matter

À la Folie théâtre, Laetitia Lebacq s’attaque non sans courage à un texte monstre de Sartre qui dénonce la ségrégation dans les États du Sud de l’Amérique des années 1940-1950. Difficile de ne pas faire résonner les mots du dramaturge philosophe avec l’actualité, l’affaire George Floyd, pourtant à trop lisser l’image de la Putain, la comédienne et metteuse en scène, perd un peu de la férocité, de la densité d’une œuvre qu’il est clairement bon de réentendre. 

Il fait bon remontrer l’allée légèrement ombragée du 6 Rue de la Folie Méricourt. Le soleil brille dans le ciel en ce dimanche après-midi de fête des mères. La température est idéale. Devant la Folie théâtre, un petit groupe de spectateurs attend de pénétrer dans la salle, de s’installer, de se laisser emporter dans une machine à remonter le temps. C’est le matin, il faut déjà chaud dans cette petite ville du sud des États-Unis, où la belle Lizzie (trop sage Lætitia Lebacq), prostituée newyorkaise, vient de s’installer. Les années 1940 touchent à leur fin. L’ambiance est électrique, un drame a eu lieu la veille et la jeune femme en a été bien malgré elle le témoin. 

La faute d’être noir 
La putain respectueuse de Sartre. mise en scène de Lætitia Lebacq. La folie théâtre © Instant en suspend

Lizzie sort du bain. Elle est guillerette, primesautière. La nuit fut torride. A peine débarquée du train, elle a levé un gros lièvre, Fred (intense Bertrand Skol), un fils de sénateur (épatant Philippe Godin). Il est beau, plutôt tendre. Il lui plait, elle semble détendue, heureuse. Mais très vite, l’atmosphère se tend. Des aboiements de chiens se font entendre. La ville est en émoi. Un noir, accusé à tort de viol, est en fuite. La police, les bons samaritains blancs, sont à sa poursuite. De son arrestation, de sa condamnation, dépend l’avenir d’un jeune notable, incriminé pour le meurtre de son ami, un autre « nègre », comme il est de bon ton de dire à l’époque. De toute façon, sa couleur de peau vaut déjà châtiment. 

Une putain honnête mais influençable 

Dans la chambre douillette de la jeune prostituée, l’ambiance tourne à l’orage, au drame. Ayant fui le Nord, la grande ville, où elle était en délicatesse, elle espère une vie meilleure, plus douce, sans histoire, dans cette petite bourgade de province.  Naïve, ingénue, elle n’a aucune conscience de la ségrégation qui règne ici. Honnête et intègre, elle va devoir faire un choix que l’amant d’un soir et le père de ce dernier vont tout faire pour influencer, manipuler, tordre dans le sens qui leur convient. En tant que prétendue violée, elle est la seule à détenir la vérité, à savoir réellement ce qui s’est passé. De son témoignage dépend la vie de deux hommes : le noir innocent qui risque à chacun instant la mort, sans autre forme de procès, et le blanc coupable, mais protégé par toute une ville, tout un système. 

Un texte à l’écho puissant

Librement inspirée d’un fait divers survenu en 1931 dans le sud des États-Unis en 1931, connu sous le nom de l’affaire des Scottsboro Boys, où neuf garçons afro-américains, âgés de 12 à 20 ans ont été accusés du viol de deux femmes blanches dans un train de marchandise, puis condamnés à mort pour huit d’entre eux à la suite de procès expéditifs, et qui marque un tournant dans la lutte contre les discriminations et pour le droit à un procès équitable aux États-Unis, la pièce en deux actes de Jean-Paul Sartre est un chef d’œuvre de manipulation, une machine théâtrale bien huilée qui dénonce avec force l’injustice, le racisme crasse de toute une société WASP – White Anglo-Saxon Protestant –  qui se veut bien-pensance. Comment dans ces conditions, ne pas penser à l’affaire George Floyd, au mouvement Black Lives Matter qui embrase et déchire la société américaine, qui, par un effet de transnationalisation a même des répercutions en France, où le délit de faciès est régulièrement dénoncé.

Une conscience noire

Si l’homme noir est réduit aux utilités, aux stricts nécessaires dans le texte de Sartre, il plane comme une ombre sur les consciences, celle de la belle Lizzie, qui, farouche, tente de s’opposer à tout un système, mais finit par craquer, défaite, contrainte par la loi du plus fort, et celle de Fred, le fils raté du sénateur, qui entiché de la belle, et élevé dans la haine du nègre, dans la supériorité de sa race, finira rongé par sa turpitude, fou de rage, de jalousie et d’amour. 

Une mise en scène qui manque de ressort 

Il en faut du courage pour monter à l’heure actuelle une pièce aussi engagée, où le mot nègre est au cœur du propos. Loin de vouloir édulcorer le texte de Sartre, qui plus de 70 ans après sa publication ne perd rien de sa superbe, de sa force, Lætitia Lebacq fait sonner les mots, les fait entendre sans fard. Avec efficacité, la metteuse en scène cisèle parfaitement les rôles masculins. Tous justes, sur le fil, ils donnent à leurs personnages une belle densité à la fois humaine et machiavélique. Malheureusement, faute certainement d’un regard extérieur, elle achoppe à donner chair à la prostituée. A trop s’attacher à ne pas tomber dans la caricature, à s’accrocher à l’adjectif respectueuse, elle n’arrive que rarement à lâcher prise, à libérer son corps, à incarner cette femme mi-ange mi-démon, à cette créature fatale autant que bonne fille. 

Trop sage, donc, mais portée par le reste de la troupe, la pièce devrait au fil des représentations se roder et enfin donner toute la barbarie, le réalisme nécessaire pour saisir d’effroi le spectateur, réveiller son humanisme, son âme épris de justice et d’égalité. Une Putain respectueuse qui ne demande donc qu’à se libérer de ses carcans pour éclabousser de sa noirceur un racisme par trop ordinaire tant il est mâtiné de conformisme, de conservatisme dans une société qui a tendance à se replier sur elle-même.

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

La putain respectueuse de Jean Paul Sartre
Festival Avignon OffThéâtre des Corps Saints
76 place des Corps Saints 84000 Avignon
Du 7 au 30 juillet 2022 à 11h40, relâche les 11, 18, 25 juillet
Durée 1h05


La Folie Théâtre
jusqu’au 20 juin 2021, 
Les jeudis à 19h15, les samedis à 18h00 et les dimanches à 16h30

Mise en scène de Laetitia Lebacq
Avec Lætitia Lebacq, Bertrand Skol, Philippe Godin et Baudoin Jackson
Costumes de Lætitia Lebacq 
Création lumières de Johanna Legrand 
Scénographie de Lætitia Lebacq assistée par Carole Damet

Crédit photos © instant en suspend

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