les Récréâtrales , un voyage au coeur de la créativité artistique d’Afrique de l’Ouest

À Nantes, au Grand T et au T-U, les Récréâtrales battent leur plein. Après avoir été décalé, repoussé, le plus grand festival de Théâtre d’Afrique de l’Ouest pose enfin ses valises, en cette fin de mois de juin, au cœur de la métropole de Loire-Atlantique. Passionnée d’Afrique, ayant longtemps vécu à Johannesburg, Catherine Blondeau, directrice de la Scène conventionnée d’intérêt national, évoque l’importance d’un autre regard sur la création scénique africaine, la nécessité de dépasser les frontières, les clichés, le folklore, pour mieux se laisser porter vers un ailleurs, une autre manière de faire théâtre. 

Quelles sont les grandes lignes et les grandes caractéristiques de ce festival qui vient tout droit du Burkina Faso ?
Ambiance des Récréâtrales à Ouagadougou © Géry Barbot

Catherine Blondeau :  À Ouagadougou, berceau de la manifestation, le festival se déroule tous les deux ans au mois d’octobre. Les représentations se passent dans les cours familiales de la rue 9.32 du quartier Bougtsemtenga, un quartier populaire d’importance historique. Une douzaine de théâtres éphémères en plein air y sont installés, où les artistes et les équipes techniques répètent pendant un à 2 mois, vivant au rythme des familles. Fondé par Étienne Minoungou il y a 10 ans, l’événement est aujourd’hui dirigé par Aristide Tarnagda, lui-même auteur et metteur en scène. Pendant les préparatifs du festival, qui durent plus d’une année, des ateliers de formation sont organisés pour les comédiens, les autrices et les auteurs, les scénographes et les metteurs en scène. Pendant les deux semaines que dure la manifestation, tout le quartier se met au diapason, la fête bât son plein dans la rue où les familles improvisent maquis (petits bars) et stand de brochettes, un grand concert gratuit a lieu après les représentations de théâtre. Des rencontres avec des auteurs et des penseurs, les « soirées » partage, sont organisées chaque après-midi. C’est donc tout un écosystème artistique, intellectuel, sensible et social qui se met en place, et c’est ce qui est frappant. 
Clairement, la version nantaise, que nous organisons au Grand T et au TU, s’inspire largement de ces principes. À côté de la programmation artistique, construite avec Aristide Tarnagda, se déroule un stage de formation de 3 semaines aux métiers de la régie technique (son lumière), conçu conjointement par le directeur technique du festival de Ouagadougou et un des régisseurs du Grand T, Jean-Christophe Guillemet. Il est animé par toute l’équipe technique du théâtre et s’appuie sur les préparatifs liés au festival nantais. huit stagiaires y participent, jeunes apprentis venus du Burkina Faso, du Mali et du Mozambique. Un grand nombre de spectacles présentés ont été créés dans les cours de Ouaga (Que ta volonté soit Kin, Pistes, les soirées partage).  La journée du samedi 26 juin, avec son parcours « famille » et les nombreuses associations invitées, mêle activités artistiques, culturelles, gastronomie, coiffure, marché, etc. 
L’édition nantaise de juin 21 (report du festival initialement prévu en décembre 20 et annulé pour cause de COVID) met à l’honneur un autre événement du continent, le festival Kinani de Maputo (Mozambique), dont le directeur Quito Tembe, a aussi contribué à la programmation du festival de Nantes. Trois pièces inédites en Europe font le voyage, ainsi qu’un DJ du nom de TRKZ (prononcer Triks), qui a animé la soirée qui s’est tenu hier soir, le 26 juin.

En quoi il est important et nécessaire d’aller vers d’autres cultures, des artistes d’ailleurs ? 
Mailles de Dorothée Munyaneza. Les Récréâtrales. © Leslie ARTAMONOW

Catherine Blondeau : Cette année, tout particulièrement, les Récréâtrales s’inscrivaient dans la saison Africa2020, événement qui m’a permis de renouer les relations privilégiées que j’entretiens professionnellement et intellectuellement avec l’art et la littérature africains depuis plus de 20 ans, suite à mon séjour à Johannesburg (1998-2002) comme directrice de l’institut français d’Afrique du Sud.
Le projet que je défends et développe au Grand T avec toute l’équipe, baptisé « pour un théâtre de la relation » et largement inspiré de la philo-poésie d’Édouard Glissant, met au cœur du projet artistique et culturel la question de la relation entre les artistes et le public, les générations, les origines. Il ne résonne que si l’ici est mis en lien avec l’ailleurs. Il questionne le roman national et sa tendance à effacer les conséquences de notre histoire nationale. Il nous oblige à ce que la parole des artistes issus des immigrations postcoloniales soit entendue. 
Les Récréâtrales-Nantes sont plus qu’un festival : l’occasion d’une coopération sur trois ans entre Ouagadougou et Nantes, l’occasion de travailler ensemble et d’apprendre les uns des autres. Toute l’équipe du Grand T est engagée dans la démarche (production, médiation, communication, technique).

Après cette année singulière, est-il important de maintenir une édition ? 
Exodus. Les récréâtrales  © Mauro Vombe

Catherine Blondeau : Cette édition des Récréâtrales est le fruit de 2 années de travail (octobre 18-décembre 20 pour la version initiale). Elle implique 40 artistes de tout le continent, plusieurs partenaires à Nantes (le TU-Nantes, le Centre Chorégraphique de Nantes, le lieu unique) et un festival au Mozambique (Kinani à Maputo). Ne pas reporter le festival, ne pas tenir cette édition aurait signifié effacer d’un trait tout ce travail, tout cet engagement des différents partenaires. Car nous n’aurions pas pu re-programmer un événement de cette ampleur dans la saison 21-22, déjà bouclée, et il aurait été trop tard pour le faire la saison suivante.
Par ailleurs, qu’une annulation définitive tombe sur un projet issu du Continent africain aurait contribué à invisibiliser les œuvres des artistes en question, alors que le projet du festival (suivant en cela le projet de Ngoné Fall, la commissaire d’Africa2020) consiste justement à leur donner massivement la parole, pour qu’on les voie et qu’on les écoute. 
Enfin, après une année, enfermés chez nous ou cantonnés dans nos régions, après presque une année de fermeture des théâtres et des frontières, nous avons besoin d’éprouver à nouveau notre sens de l’hospitalité. 

 Quels sont les grands moments de ce festival ? 
M'appelle Mohamed Ali de Dieudonné Niangouna avec Étienne Minoungou. Les récréâtrales © B.Mullenaerts

Catherine Blondeau : Dès la soirée de première, nous présentons Que ta volonté Soit Kin de Sinzo Aanza (Congo Kinshasa) par Aristide Tarnagda (Burkina), M’appelle Mohamed Ali de et par Dieudonné Niangouna (Congo Brazza) et Exodus, spectacle issu d’un atelier sur les dramaturgies africaines pour les étudiants du conservatoire de Nantes animé par Victor de Oliveira, metteur en scène mozambicain. La régie technique de ce spectacle est assurée par les apprentis de la formation citée plus haut : la jeunesse d’ici et d’ailleurs travaille ensemble. 
Ensuite, le samedi 26 juin , nous avons imaginé une journée dans la Rue 9.32, avec deux spectacles de Carole Karemera (Rwanda) et Dorothée Munyaneza (Rwanda), un parcours famille, des ateliers de couture, coiffure cabane et gastronomie. Avec une soirée partage autour de Kossi Efoui, auteur togolais vivant à Nantes, animée par Choyant Tawa, un marché d’artisans et d’épiciers. Et une soirée DJ avec TRKZ (mozambique) pour finir.
Le même jour se tient un rallye de lectures théâtrales, avec Sinzo Aanza et Penda Diouf et Souleyman Bah.
Les 29 et 30 juin 2021, Victor de Oliviera mettra en scène Incendios de Wajdi Mouawad dans sa version mozambicaine.
Le 2 juillet, sera consacré au Portrait de Felwine Sarr en artiste.
Et bien sûr la formation technique pour les 8 jeunes apprentis qui s’étend sur 3 semaines, dont j’ai parlé plus haut. 

Y-a-t-il un esprit festival ?
Felwine Sarr. Les récréâtrales © Jérôme Adjedj

Catherine Blondeau : Bien sûr. Déjà, L’Afrique par elle-même, selon les axes définis pas la commissaire de la saison Ngoné Fall (Arts, recherche et technologie, arts de vivre – gastronomie mode, archi, sports urbains). Africa2020 est un projet panafricain et pluridisciplinaire, centrée sur l’innovation dans les arts, les sciences, les technologies, l’entrepreneuriat et l’économie. L’éducation sera une question transversale pour le partage et la transmission de savoirs. Cette Saison inédite favorisera les mobilités, mettra à l’honneur les femmes dans tous les secteurs d’activité et ciblera en priorité la jeunesse. L’ambition d’Africa2020 est de créer un mouvement d’émancipation global à travers un engagement durable bâti autour des valeurs de la citoyenneté.
Les récréâtrales-Nantes sont le produit d’une co-programmation, pour éviter une posture « d’extraction », et laisser la parole aux opérateurs du continent.
Il était aussi important de laisser la part belle faite au texte, à la poésie, à la pensée : un festival d’autrices et d’auteurs – qui tourne le dos à une vision folkloriste de l’Afrique et s’intéresse plus à la parole des artistes qu’au commentaire qui est fait sur eux. 
Il faut aussi rappeler que c’est un festival panafricain sub-saharien : Burkina, Mozambique, Cameroun, Congo, Togo, Côte d’Ivoire, Guinée, Sénégal, Rwanda… et Nantes 
Le fait aussi qu’il y est un lien fort avec Nantes : Basile Yawanké (auteur metteur en scène), Kossi Efoui (auteur) sont des Nantais d’adoption. 
que toutes les dimensions du Grand T sont représentées, concentrées sur ce festival : création, médiation de proximité, jeunesse, enseignants, formation technique, etc. Toute l’équipe impliquée. 
Et puis, Les Récréâtrales sont avant tout un événement festif où l’on pourra boire, manger, écouter de la musique et danser, entre adultes ou en famille. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Les RécréâtralesGrand T

Crédit portrait © Le Grand T
Crédit photos © Géry Barbot, © Mauro Vombe, © B.Mullenaerts, ©Jérôme Adjedj

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut