El país sin duelo de Cristian Flores © Cristobal C. Vitanic

El país sin duelo, le cri déchirant des femmes chiliennes

Au Printemps des comédiens, en marge du domaine d’O, le théâtre humain de Cristian Flores, profondément marqué par l’histoire du Chili et ses années de dictature, touche droit et juste. Véritable coup de cœur de ce début de festival, El país sin duelo libère la parole des femmes trop longtemps tue par honte, réveille les vieux et cruels fantômes de la persécution. Shoot d’émotion, ce chant vibrant à la vie ouvre enfin la voie au deuil.

Loin de la pinède, de son air chaleureux d’été en avance de quelques jours, au théâtre universitaire de la Vignette, dirigé par Nicolas Dubourg, le président du Syndéac, une tout autre ambiance attend les festivaliers. Sur scène, un dispositif bi-frontal a été installé. De part et autre d’un banc de bois, unique élément de décor, les spectateurs se font face. Ils sont à un souffle des trois comédiennes, qui répètent leur texte, relisent une dernière fois leurs répliques, leurs longs monologues. Sourire aux lèvres, visages avenants, elles ont une attention pour chaque arrivant. 

Trois femmes, trois générations

Imperceptiblement, le spectacle a déjà commencé. Jeu de miroirs, mise en abime de la réalité à travers le théâtre, à moins que ce soit l’inverse, Carla Casali EscuderoTamara Ferreira Caceres et Marcela Millie Soto se présentent, plantent le décor. Elles vont incarner chacune une génération. Il y à la abuela, la madre et la niña. Chiliennes d’origine, elles ont dû quitter leur patrie pour l’Espagne, il y a plus de 18 ans, pour fuir la dictature Pinochet, la répression des opposants au régime. L’étudiante passionnée n’était alors qu’une promesse dans le ventre de cette femme au regard triste, voilé par un drame, un secret, des fantômes lointains. 

Retour au pays 

Passionnée d’histoire, féministe, la plus jeune des trois est revenue solder son héritage, vendre la maison de famille, tenter d’en savoir plus sur ses racines, ce pays qu’elle n’a jamais connu. Elle découvre un nouveau monde, qui ne colle en rien à l’image qu’elle s’en était faite en écoutant les rares souvenirs de sa mère, de sa grand-mère. Une omerta plane sur cette lignée de femmes, mais Un événement dramatique va réunir le trio, libérer une parole trop longtemps tue. 

La tragédie d’un pays sans deuil

Sur les trois têtes, un nuage noir plane. L’orage s’apprête à éclater. Finis, les secrets, le silence, la vérité doit enfin sortir de l’ombre de la honte. La prison, la torture, les disparus dans la nuit, dans le brouillard, dont personne ne sait vraiment ce qu’ils sont devenus, la violence faite aux femmes pour les blesser au plus profond de leur féminité, pour les entacher à vie d’une marque indélébile, tout ressort avec une violence inouïe, un souffle brûlant, résilient. Se détachant de leur rôle, rattrapée par l’indicible histoire de leur pays, les comédiennes font une pause. L’émotion est trop forte, trop brutale. Elles reprennent leur texte comme pour se rassurer, pour éloigner ce cauchemar toujours prégnant dans la mémoire chilienne. La tension est à son acmé. Les larmes roulent, coulent. Salle et scène sont au diapason. 

Entre théâtre et réalité

Porté par la présence irradiante de ses actrices, Cristian Flores épure sa mise en scène, la débarrasse de tout effet superflu. Il s’attache à confondre, conjuguer réalité et jeu. Plus de barrière, plus de quatrième mur, les spectateurs respirent, vibrent au diapason des comédiennes, de ce récit noir, de cette parole d’outre-vie. Face à la connivence entre les trois femmes, et à leur intensité d’incarnation, toute la cruauté du régime de Pinochet explose sur le plateau secouant nos consciences, réveillant nos flammes militantes, notre goût de justice, de liberté. 

Avec El país sin duelo, gros coup de cœur de ce début de festival, Cristian Flores signe un spectacle rare, essentiel. Donnant la voix aux oubliées, aux disparus, à ceux, à celles qui ont dans leur chair les stigmates de la barbarie, il fait un œuvre de mémoire et rappelle la préciosité de la vie. Un petit bijou d’émotion à voir ardemment.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Montpellier

El país sin duelo de Cristian Flores
Printemps des Comédiens
Théâtre de la Vignette
Montpellier
Jusqu’au 13 juin 2021
Durée 1h20

mise en scène et dramaturgie de Cristian Flores
Cie Teatro Los Barbudos
Avec Carla Casali Escudero, Tamara Ferreira Caceres, Marcela Millie Soto
Mise en scène et dramaturgie : Cristian Flores Rebolledo
Compagnie : Teatro Los Barbudos
Conseil théorique : Katharina Eitner Montgomery

Crédit photo © Cristobal C. Vitanic

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