Portraits détaillés de Luien Fradin. Comédie de Béthune. Claustinto et Pablo Albandea © OFGDA

Pédé comme il dit

A la Comédie de Béthune, le jeune Lucien Fradin, artiste intensément « queer », continue son exploration de la figure gay. A travers des réponses à de petites annonces, il revisite avec ses complices, Claustinto et Pablo Albandea, les poncifs du genre et esquisse une image kaléidoscopique de l’homo d’hier, d’aujourd’hui et de demain. 

La nuit a envahi la ville. Le couvre-feu a vidé les rues. Les façades de briques contrastent avec le noir du ciel. Loin d’être triste d’avoir perdu depuis longtemps son célèbre bourreau, Béthune brille de mille lampadaires, de fenêtres éclairées, de cette vie feutrée espérant éloigner loin du foyer ce satané virus. Au Palace, salle principale de la Comédie de Béthune, un jeune homme brun et son acolyte aux cheveux décolorés travaillent sur les derniers ajustements d’un happening prévu le lendemain. 

Un jeune homme lucide 
Portraits détaillés de Luien Fradin. Comédie de Béthune. © OFGDA

Gay jusqu’aux bouts des ongles peints en rouge, Lucien Fradin n’a pas la langue dans sa poche. Fier de sa différence, qu’il a appris à chérir, il brocarde la bien-pensance, les avis tous faits, les préjugés qui collent tels des chewing-gums aux chaussures. Le jeune homme aime les extravagances, affirme sa curiosité sur le monde d’aujourd’hui, s’amuse des regards condescendants. PD, ou plus exactement Pédé, il l’est sans conteste. C’est un étendard, une vérité, une certitude. Né dans le Nord, à Eperlecques, il y a essuyé des quolibets, des injures. Très vite, il a décidé d’en faire une force, un tremplin pour aller de l’avant, construire sa vie telle qu’il l’entend, faisant fi du regard rance des autres. Sa lucidité, son regard juste sur la société d’hier et d’aujourd’hui, son refus de compromis, font de lui un artiste engagé, sincère et terriblement attachant. 

La crudité en bannière

Formé au postporn, Lucien Fradin n’a pas peur des mots, de choquer, de frapper juste, d’aller au-delà du vernis, de la fausse pudibonderie. Le cru, le trivial ne lui fait pas peur. Sa candeur, franche, fraîche, lui évite de tomber dans le vulgaire. Poétique à ses heures, il écrit des chansons, conte sa vie en utilisant à la marge les mots des autres, ceux des chanteurs parfois, ceux des auteurs surtout, comme Copi, dont il se délecte à lire un extrait du Bal des folles, que les éditions Bourgeois viennent de republier. Toute cette belle faconde, cet aplomb, cache habillement la vraie nature du jeune homme, un romantique, un vibrant humain prêt à croquer la vie, à aimer l’autre, à accepter de rire de tout plutôt que de devoir en rager, en hurler. 

A bas les poncifs
Portraits détaillés de Luien Fradin. Claustinto et Pablo Albandea. Comédie de Béthune. © OFGDA

Absolument pas tiède, Lucien Fradin balance. Rien ne l’arrête. De son meilleur ami, un trans, à son nouveau beau-père aux initiales évocatrices, P. D., il ne lâche rien. Il mord, déchiquète les paroles de Petit Pédé de Renaud. Il sait bien que le geste du chanteur était sa manière d’être solidaire avec la cause. Mais était-ce nécessaire d’y enfiler comme des perles tous les poncifs ? Clairement non, estime le jeune homme. Épaulé par ses deux complices, le compositeur Claustinto et le vidéaste Pablo Albandea, il brocarde les préjugés par trop ancrés dans l’inconscient collectif, il lutte contre les clichés, contre ces stéréotypes qui sont devenus normes même chez les gays. Il pique, aiguillonne et croque avec un sourire angélique de gamin chapardeur, de trublion charmeur. 

Gay un jour, gay toujours  

Ayant récupéré grâce à une amie de vieilles lettres, des réponses à une petite annonce, à l’époque où ni le minitel, ni les sites de rencontres n’existaient, il esquisse le portrait kaléidoscopique de ce que signifie être gay en province. Évocation d’autres temps, des rencontres clandestines, des lieux de drague, des mots trop longtemps tus qui noircissent une page blanche, Lucien Fradin s’en sert de matière pour construire ses Portraits détaillés, ses happenings, où derrière l’artiste, l’homme libère ses doutes, ses peurs, ses colères rentrées, ses vérités, ses faiblesses et ses forces. Co-fondateur de la compagnie La ponctuelle, il imagine son spectacle comme un contrepoint à Je suis une sirène d’Aurore Magnier, son double féminin, son alter égo.

Une belle rencontre

Portraits détaillés de Luien Fradin. Claustinto et Pablo Albandea. Comédie de Béthune. © OFGDA

La rencontre provoquée par Cécile Backès, directrice jusqu’en juin de la Comédie de Béthune, et parsa secrétaire générale, Béatrice Barou, est un joli et amical coup de foudre. Vingt ans de différence, des éducations éloignées, des luttes parallèles, des intransigeances d’une part, des compromis de l’autre, la vie ne s’est pas passé de la même façon, n’a pas marqué de la même manière, mais un feu sacré commun, le droit de vivre comme on l’entend, de faire des dissemblances, des disparités, des forces, des combats à venir pour d’autres lendemains.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Béthune 

Portraits détaillés de Lucien Fradin
Sortie de résidence – Comédie de Béthune 28 janvier 2021

Avec Lucien Fradin, le compositeur Claustinto et le vidéaste Pablo Albandea
costumes d’Antonin Gellibert

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