Jean-Pierre Bacri dans le Sens de la fête. © Thibault Grabherr

Jean-Pierre Bacri, un tendre et populaire râleur s’en est allé

Fauché par un méchant crabe à 69 ans, Jean-Pierre Bacri est parti ce lundi, a annoncé son agente à l’AFP. Acteur, scénariste et dramaturge, il était un grand bougon, un vrai gentil. Co-auteur de plusieurs pièces de théâtre et de films avec Agnès Jaoui, il nous a fait rire, nous a fait aimer sa silhouette d’éternel atrabilaire, de personnage sombre, noir profondément humain. 

Amaigri par la maladie, qu’il a toujours tu, Jean-Pierre Bacri avait séduit public et professionnel en traiteur, dépassé avec panache par les événements dans le Sens de la fête du duo Nakache et Toledano. Ce dernier grand rôle lui a valu d’ailleurs sa huitième nomination aux Césars. Il faut dire, qu’il n’avait pas son pareil pour retenir l’attention, pour faire rire aux dépens des rôles qu’il incarnait toujours avec justesse, avec tendresse. 

Une enfance aux étoiles du septième art
Jean-pierre Bacri dans Les Sentiments de Noémie Lvovsky © Arp Sélection

Né à Castiglione en Algérie en 1951, Jean-Pierre Bacri découvre le cinéma en étant ouvreur, le week-end au cinéma de quartier, le Star de la ville. Dix ans plus tard, en raison des événements, il quitte sa terre natale pour Nice, où il s’installe avec ses parents. Le goût des textes, de la belle langue, lui font envisager un temps de devenir professeur de français et de latin. Puis à 25 ans, il monte sur Paris espérant entrer dans le monde de la pub. Placeur à l’Olympia, il embrasse finalement une carrière de comédien. Formé au cours Simon, puis à ceux de Jean Périmony, il fait ses armes au théâtre. Passionné de mots, il écrit en parallèle ses premières pièces.

Premiers rôles sur les planches 

Fin des années 1970, Jean-Pierre Bacri enchaîne les rôles. Repéré par Jean-Pierre Bouvier, il sera pour lui, Don César, dans son adaptation de Ruy Blas, puis Sganarelle dans celle de Dom JuanRoger Hanin et Jean-Michel Ribes lui donneront aussi sa chance. Mais c’est au cinéma que sa carrière va prendre le tournant qu’on lui connait. Moins méditerranéen que ronchon, c’est son teint mat et son étiquette de pied-noir qui lui ouvriront les portes du septième art. Alexandre Arcady le repère et lui offre d’intégrer la distribution du Grand pardon en 1981, puis du Grand carnaval l’année suivante. Petit à petit, sa voix grave, son style à part, lui permettent de faire sa place au soleil et de s’imposer petit à petit dans les seconds rôles du cinéma français. 

Agnès Jaoui, la belle et fructueuse rencontre
Cuisines et dépendances et un Air de Famille publiées à l'Avant-scène théâtre

De Subway à On ne meurt que deux fois, de L’été en pente douce aux Saisons du plaisir, en passant par La Baule-les-Pins et le Bal des casse-pieds, il fait son chemin pour se placer au premier plan. Grâce au Pinter que monte Jean-Michel Ribes en 1987 au théâtre Tristan BernardJean-Pierre Bacri fait la connaissance d’une jeune comédienne, Agnès Jaoui. Jusqu’en 2012, ces deux ne se quitteront pas. Animés de la même flamme, ils écrivent des pièces, qui deviendront culte grâce à leur adaptation pour le cinéma. Cuisines et Dépendances et Un air de Famille les révèlent au grand public. Ils deviennent, comme les appelait affectueusement Alain Resnais, les « Jabac », deux corps, deux synergies, deux têtes, au service d’un texte, d’un scénario. Ils signent pour le réalisateur d’Hiroshima mon amour, deux pépites, deux comédies best-sellers du cinéma français, Smoking/No smoking en 1993 et On connaît la chanson en 1997 – comment ne pas oublier le fameux lac de Paladru et ses chevaliers paysans. 

Un duo indissociable

De leur collaboration naîtra neuf films. Tous entremêlent les rires et les larmes. De leurs regards acerbes et lucides, ils croquent le monde, ses défauts, ses beautés insoupçonnées, ses tendresses cachées, ses instants singuliers. Jamais méchants, mais toujours justes, ils invitent à voir autrement. Le charme opère, les spectateurs sont toujours au rendez-vous. En tout, Jean-Pierre Bacri aura éclairé de sa personnalité mal lunée, mal léchée, et bougonne plus d’une cinquantaine de longs-métrages, une dizaine de pièces.

Un retour au théâtre 
Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri dans les Femmes Savantes de Molière, mise en scène de Catherine Hiegel. Théâtre de la Porte Saint Martin. © Pascal Victor

Auréolé de cinq Cesars et de deux Molières, le comédien, qui a fait de son côté revêche une marque de fabrique, était revenu sur les planches en 2016, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, pour les beaux yeux de Catherine Hiegel. Face encore une fois à Jaoui, il incarnait l’époux complaisant de la précieuse Philaminte dans les Femmes savantes de Molière. Il était exceptionnel, grincheux à souhait. Le public était là, le duo avait une nouvelle fois fait mouche. 

Le temps a passé, la maladie a fait lentement mais sûrement son chemin. Lundi 18 janvier 2021, le clown triste du cinéma et du théâtre français s’en est allé. Pudiquement ironique, l’immense acteur a quitté cette vie, qui derrière son visage de façade acrimonieux, il aimait tant. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Pascal Victor, © Thibault Grabherr, © Arp Sélection, © Mars distribution, © Studio Canal

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