Bellorini donne sensiblement chair à la sombre poésie de Novarina

Ouvrant la semaine d’Art en Avignon, dans un contexte très étrange de couvre-feu, Jean Bellorini invite à un voyage onirique au pays des ombres. Entremêlant, avec délicatesse, les mots de Novarina et les notes de Monteverdi, il revisite les amours passionnées et contrariées d’Orphée et Eurydice en une ode théâtrale enchantée. 

Des nuages gris presque noirs survolent la cité des Papes. Des éclairs inquiétants zèbrent le ciel. Loin des chaleurs estivales, Avignon, privée cette année de son festival international, s’offre, dans une ambiance électrique, une semaine d’art en pleine vacances de la toussaint. Malgré l’absence des affiches du OFF, les masques qui couvrent les visages, avec une frénésie plus tempérée, les festivaliers, certes moins nombreux qu’à l’accoutumée, sont au rendez-vous. Devant la FabricA, la file de spectateurs ne désemplit pas. Les emblématiques trompettes de Maurice Jarre retentissent. Il est temps de s’installer. 

Aux pays des songes
Le jeu des ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. Semaine d'Art. festival d'Avignon. TNP.  © Christophe Raynaud de Lage

Rien ne semble prêt. Les comédiens errent sur les planches, cherchent leur place. Sur les côtés d’un plateau presque nu, de vieux pianos désossés, cabossés, attendent leur fin proche. Seul un faisceau de lumière éclaire quelques individus assis sur des bancs de bois, plongés dans leurs pensées, comme s’ils priaient quelques dieux, qu’ils rêvaient à un ailleurs, un autre monde moins gris, plus lumineux. Chaussettes roses, déshabillé de soie blanche, Héléne Patarot s’avance sur le devant de la scène, tenant fermement dans ses mains un bel et précieux ouvrage, Les Métamorphoses d’Ovide. 

Le bal des ombres

De sa voix claire, elle lit les premiers mots du livre X, celui consacré aux amours du romantique Orphée et de la belle Eurydice. Il n’en faut pas plus, le décor est jeté. La prolixe boîte à rêves imaginée par Valère Novarina, à la demande de Jean Bellorini, peut égrener sa folle et fantaisiste farandole de récits, d’histoires et de contes. S’accordant parfaitement aux musiques de Monteverdi jouées en direct, aux airs opératiques chantés par la vibrante Aliénor Feix et l’extraordinaire Ulrich Verdoni, la plume de l’auteur franco-suisse s’envole légère, surréaliste vers des terres inconnues, des mondes fiévreux, des contrées oniriques. 

Du très bel ouvrage
Le jeu des ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. Semaine d'Art. festival d'Avignon. TNP.  © Christophe Raynaud de Lage

Construit comme un poème théâtral, Le jeu des ombres est une matière dense, hétéroclite, riche, aux multiples visages, difficile à appréhender, à saisir. Il fallait toute l’ingéniosité, la délicatesse du tout nouveau directeur du TNP pour s’en emparer sans essayer de la dompter, de l’enfermer dans un carcan. S’appuyant sur une scénographique qu’il cosigne avec Véronique Chazal, les inventifs costumes de Macha MakaeïeffJean Bellorini fait valser les tableaux, tous d’une beauté époustouflante, danses, comédie, tragédie et stand-up en maelstrom puissant, troublant. Tragique, superbe, il signe un show hypnotique tout en nuance et finesse. Dirigeant ses comédiens, tous extraordinaires – irradiante Karyll Elgrichi, stupéfiant Jacques Hadjaje, gracieux François Deblock, prodigieux Marc Plas, extravagante Anke Engelsman, détonant Mathieu Demonté, épatante Clara Mayer, lumineuse Liza Alegria Ndikita, divin Ulrich Verdoni, épatante Aliénor Feix – , avec une tendresse infinie, il emporte tout, captive et envoûte. 

Œuvre kaléidoscopique
Le jeu des ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. Semaine d'Art. festival d'Avignon. TNP.  © Christophe Raynaud de Lage

L’ensemble, qui a tout du patchwork aurait pu être bancal, il n’en est rien. Transporté par cette danse épurée, onirique entre ombre et lumière, où vie et mort se conjuguent et s’emmêlent, le public n’a qu’à se laisse emporter par la beauté du geste, la force des images. Entre les mains de Jean Bellorini, le rêve noir, lyrique de Novarina prend vie magistralement. Le monde des ombres, où la perte de l’autre, de l’être aimé est omniprésente, s’anime en une épopée sensible et fantastique. A Avignon ressuscitée, le Jeu des Ombres rappelle ô combien le théâtre est un corps vivant et nécessaire.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon

Le jeu des ombres de Valère Novarina. Mise en scène de Jean Bellorini. Semaine d'Art. festival d'Avignon. TNP.  © Christophe Raynaud de Lage

Le Jeu des Ombres de Valère Novarina
Festival d’Avignon- Semaine d’Art
La FabricA
12 rue Paul Achart
84000 Avignon

jusqu’au 30 octobre 2020
Durée 2h15 environ

Tournée
du 7 au 22 novembre 2020 aux Gémeaux, Sceaux
du 6 au 8 janvier 2021 – Le Quai – CDN d’Angers Pays de la Loire

du 14 au 29 janvier 2021 au TNP
les 5 et 6 février 2021 – Grand Théâtre de Provence – Aix-en-Provence
du 10 au 13 février 2021 – La Criée – Théâtre National de Marseille
du 17 au 19 février 2021 – anthéa, Antipolis Théâtre d’An- tibes
du 24 au 26 février 2021 – La Comédie de Clermont, scène nationale
les 5 et 6 mars 2021 – Scène Nationale du Sud Aquitain – Bayonne
du 23 au 26 mars 2021 – Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
le 6 avril 2021 – Opéra de Massy
du 14 au 16 avril 2021 – Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
les 21 et 22 avril 2021 – Théâtre de Caen
du 18 au 20 mai 2021 – MC2 : Grenoble
les 27 et 28 mai 2021 – Le Liberté – Scène Nationale – Toulon

mise en scène Jean Bellorini assisté de Mélodie-Amy Wallet
avec Liza Alegria Ndikita, François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Anke Engelsmann, Aliénor Feix, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Hélène Patarot, Marc Plas, Ulrich Verdoni
euphonium Anthony Caillet
piano Clément Griffault
violoncelle Barbara Le Liepvre
percussions Benoit Prisset
collaboration artistique Thierry Thieû Niang
scénographie Jean Bellorini, Véronique Chazal
lumière Jean Bellorini, Luc Muscillo
vidéo Léo Rossi-Roth
costumes Macha Makeïeff
coiffure et maquillage Cécile Kretschmar
musique extraits de L’Orfeo de Claudio Monteverdi
direction musicale Sébastien Trouvé en collaboration avec Jérémie Poirier-Quinot

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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