Xavier Gallais - Oblomov © Fabrice Robin

Xavier Gallais, un Oblomov troublant rattrapé par la pandémie

Comédien, metteur en scène et professeur d’art dramatique, Xavier Gallais est Oblomov, dans la pièce tirée du roman de Gontcharov, adaptée par Nicolas Kerszenbaum et mis en scène par Robin Renucci pour les Tréteaux de France. Le confinement a stoppé les représentations. Rencontre avec un passionné de théâtre.

Oblomov est un spectacle que vous n’avez joué finalement qu’une seule fois ?
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Ivan Gontcharov. 
Création les Tréteaux de France. 
Mise en scène de Robin Renucci avec Xavier Gallais. © Sigrid Colomyès

Xavier Gallais : Pas exactement, même si on a considéré que la représentation de Compiègne à laquelle vous avez assisté le 13 octobre, était la première et, donc, la dernière. Nous devions jouer quatre fois à Dijon, en septembre. Mais la Covid s’est invitée dans la troupe. Nous avons dû isoler les cas contacts parmi les comédiens pendant une semaine (un étudiant de l’Actor’s Studio préparant le rôle d’Oblomov n’aurait pas fait mieux ! ). Pendant ce temps -là, Robin Renucci a continué à travailler la lumière sans les acteurs – compliqué sans la couleur de leur peau, leurs énergies, leurs points de vue…. Si les représentations officielles ont dû être annulées, nous avons quand même ouvert les dernières répétitions au public, une fois en matinée devant des scolaires, et une autre fois devant une salle remplie de curieux excités par l’expérience. On a beau dire aux spectateurs qu’ils assistent à une répétition, ils entrent quand même dans une histoire, ils traversent une expérience, et les acteurs doivent être au travail avec la même honnêteté que d’habitude. Quand une œuvre vivante commence-t-elle vraiment ? Quand se termine-t-elle ? Je ne crois pas en la répétition idéale qu’il faut sans cesse vouloir reproduire. La représentation théâtrale est une célébration du présent, elle ne peut être figée en regard du passé, aussi sublime soit-il. Tout le travail fait en amont, en répétition, par la mise en scène définit les grands axes qui m’imposent une direction et structurent le champ d’expérimentations dans lequel je cherche tous les soirs de nouveaux sens, dans lequel j’éprouve ma liberté de création. Le public permet cela ; par ses réactions et son énergie, il fait lui aussi bouger les lignes. Donc, filages publics ou représentation, c’est du pareil au même, des questions ont été posées ; entre spectateurs et acteurs, il y a eu un partage, de la vie permettant au spectacle d’entamer son histoire. Ce qui est sûr en revanche c’est que depuis, les représentations ont été annulées, et là, il ne s’est rien passé du tout, ni pour les spectateurs ni pour les acteurs. 

Il me semble, que dans cette vision que vous proposez, Oblomov n’est pas le représentant du droit à la paresse, mais celui qui se met en retrait du monde…
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Ivan Gontcharov. 
Création les Tréteaux de France. 
Mise en scène de Robin Renucci avec Xavier Gallais et Pauline Cheviller. © Sigrid Colomyès

Xavier Gallais : Je suis d’accord et tant mieux si ce que nous avons créé a permis de voir cela ! Si dans le roman, l’auteur, Ivan Gontcharov se moque tendrement de la radicalité obtuse et passéiste du héros, si « l’oblomovisme » est décrit comme une maladie dont il souffre, Oblomov ne fait pas que la subir, il fait le choix que cela ne soit pas autrement. Par-là, il refuse de participer au système de son époque inspiré par les philosophies européennes. Rester dans sa chambre est un acte de résistance passive. Il n’écrit pas de manifeste mais il se confine par choix. Et cette position gêne les autres, les actifs. En refusant de bouger, il les fait courir. Au début, on pourrait presque parler d’un sacrifice qui permet aux autres de se révéler. 

Ce qui est le cas pour Agafia qui va permettre à Oblomov de vivre comme il l’entend…
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Ivan Gontcharov. 
Création les Tréteaux de France. 
Mise en scène de Robin Renucci avec Xavier Gallais et Pauline Cheviller. © Sigrid Colomyès

Xavier Gallais : Selon moi, tout prend son sens avec elle. Après s’être “perdu” dans un ultime combat avec « le monde qui ne s’apaise jamais », Oblomov fait la connaissance de Agafia qui l’ancre, le nourrit, le décharge de sa culpabilité de ne pas avoir la force de jouer le jeu du monde qui court. Sa quête rencontre alors sa signification. Le fait que ce soit la même comédienne qui joue Agafia et la niania (nourrice en russe) est signifiant. Il retourne à son état d’enfance. C’est un cercle vertueux. Ce n’est plus qu’Oblomov ne fait rien, il laisse-faire. Sur le chemin de la sagesse, il s’ouvre à la vérité de l’instant : capter le jaillissement de la vie en cultivant la modestie, la simplicité et la spontanéité. Il renoue le lien primordial avec la nature, avec le geste plein de l’artisan. Au Japon, il existe le mot Hikikomori, qui désigne les jeunes gens qui s’enferment dans leur chambre, meurent socialement et plongent dans un monde virtuel car ils n’ont pas la force de se battre pour se faire une place dans une société qu’ils ne comprennent plus. Oblomov, lui, rêve. Dans le spectacle son lit apparaît comme un cercueil. « Mourir. Dormir. Rêver peut-être… » Quand on rêve, on se connecte à d’autres dimensions. Le rêve lui permet de vivre des expériences parallèles qui le projettent hors de son corps, du genre de celles que l’on peut rencontrer avec l’hypnose, peut-être avec le théâtre aussi. Il a la faculté de communiquer avec les fantômes du passé. Quelle beauté que le Songe d’Oblomov ! Notre héros n’est pas seulement quelqu’un qui dort et qui ne veut pas travailler, c’est autre chose. Oui, il se met en retrait du monde bruyant et vain pour en savourer l’essence et les possibilités invisibles à l’œil nu.

Comment êtes-vous arrivé sur le projet ?
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Ivan Gontcharov. 
Création les Tréteaux de France. 
Mise en scène de Robin Renucci avec Xavier Gallais et Pauline Cheviller. © Sigrid Colomyès

Xavier Gallais : Je connais Robin depuis dix ans. Nous avions travaillé ensemble, avec Bernadette Lafont, sur un spectacle-lecture de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Nous nous sommes retrouvés sur l’amour de la littérature. De plus, nous sommes tous deux professeurs au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, engagés dans la transmission. Il y a quatre-cinq ans, il m’a proposé de jouer dans L’Avaleur de Jerry Sterner, une comédie satirique sur la valeur de l’argent qui détruit l’humain. C’est avec ce spectacle que je suis rentré dans la grande aventure des Tréteaux de France qui permet de jouer devant des spectateurs qui n’ont pas souvent accès à l’art vivant. J’ai renoué avec ce que je croyais être le théâtre quand j’étais enfant. On se rend dans des endroits merveilleux dont je ne connaissais pas le nom. On se retrouve devant des gens qui ne possèdent pas les codes du théâtre comme vous les critiques, comme les habitués des salles de spectacle qui vont régulièrement voir des pièces et peuvent comparer telle ou telle interprétation, mise en scène, adaptation. Ils ne participent pas à nos spectacles avec ces références-là. En temps normal, les Tréteaux et les lieux d’accueil organisent les choses de façon à ce que ce soient de véritables rendez-vous : on ne joue pas pour une salle en « général »; on sait vraiment pour qui l’on joue car souvent, les associations qui nous accueillent nous hébergent, nous préparent les repas, on est vraiment en contact. Et puis, il y a aussi les rencontres avec le public après le spectacle. Les Tréteaux possèdent une troupe permanente qui fait un beau travail d’actions culturelles en amont du spectacle. Ce sont de véritables rencontres avec le public, avec qui on a le temps d’échanger : Robin Renucci et les équipes des TDF réfléchissent sans cesse à notre mission d’enseignement culturel. Cela donne une énergie qui m’a donné envie de renouveler l’expérience. 

Ce que vous faîte avec Oblomov…
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Ivan Gontcharov. 
Création les Tréteaux de France. 
Mise en scène de Robin Renucci avec Xavier Gallais et Gérard Chabanier. © Sigrid Colomyès

Xavier Gallais : Quand Robin choisit de créer ou de soutenir un spectacle avec les Tréteaux, cela entre dans des thématiques qui sont pensées dans une évolution. Il y a eu : la valeur de l’argent, la valeur du travail, la machine qui remplace l’homme et maintenant le thème est celui-là : l’humain a plus de temps libre, que va-t-il en faire ? C’est intéressant de se mettre au service de cette réflexion. Cette recherche thématique est presque politique. Et cependant il n’oublie jamais l’aspect ludique, artisanal du théâtre. J’ai dit oui à la seconde où Robin m’a proposé le projet d’Oblomov. J’aime travailler avec lui. C’est avant tout un acteur, sa mise en scène est nourrie de sa connaissance du travail du comédien. Mais il a de l’intérêt pour tous les métiers de la scène. C’est palpable. On construit tous ensemble pour faire entendre le texte. Il a un amour fou des auteurs. Son sens de la dramaturgie le conduit à toujours se demander comment le public va entendre l’œuvre. Il met son point de vue au service de cela et avec l’aide de ses équipes, il va le rendre clair. Il n’oublie jamais le spectateur. Ce metteur en scène est un passeur. Il a une éthique de l’humain et du travailler-ensemble.

Et le confinement a stoppé les représentations…

Xavier Gallais :Celles de novembre ont donc été annulées, quant à celles de décembre, cela apparaît comme compliqué. Ce sont des chances en moins d’aiguiser des goûts, de préciser des points de vue, de créer du débat, de réunir les gens autour de la beauté dont est capable un groupe d’humains.  Ces représentations devaient aussi nous permettre de montrer le spectacle et de le vendre pour la saison prochaine afin de rencontrer de nouveaux publics, etc, etc…

Vous êtes professeur au CNSAD, comment cela se déroule avec ce nouveau confinement ? J’ai appris que le concours 2021 était annulé.
Xavier Gallais © Fabrice Robin

Xavier Gallais : Pour la première fois de son histoire, je crois, il n’y aura pas de concours d’entrée cette année et donc pas de nouvelle promotion l’année prochaine. Il n’était pas possible de voir chaque candidat de manière honnête et équilibrée. Les conditions sanitaires font qu’on ne peut pas être plus de 100 personnes dans l’enceinte du Conservatoire. Il y a 1600 candidats pour le premier tour, plus les répliques, plus les équipes administratives, techniques et pédagogiques, sans oublier les 3 promotions d’élèves qui sont dans les locaux… Bref nous étions bien au-dessus des 100 personnes autorisées et devenions un possible cluster. Comme c’était impossible à organiser, l’annulation a été votée. Prendre soin de la santé et de l’enseignement des élèves en place est la priorité. Le lieu est déjà devenu petit et désuet pour travailler dans les meilleures conditions adaptées au théâtre contemporain. Quand on pourra enseigner dans les futurs locaux, à la Cité du Théâtre aux Ateliers Berthier, ce sera plus simple mais on n’y est pas encore ! Au moins, cette fois-ci les cours continuent car on a le droit de répéter. On s’organise, entre ce qui peut se faire en « visio » et ce qui ne peut pas. Durant le premier confinement, tout était en « visio » et j’ai vu des jeunes gens dépérir. Ce n’est pas facile d’être seul, souvent reclus dans peu de mètres carrés, à tenter en solitaire un travail qu’on rêvait collectif – qui n’a pas de sens sans ça. Car il s’agit bien d’un des métiers les plus altruistes qui existe. Je pourrais développer une prochaine fois. (rires).

Quels sont vos projets ?
Le Fantôme d’Aziyadé d’après Loti. Mise en scène Florient Azoulay et Xavier Gallais. © Pascal Victor ArtComPress

Xavier Gallais :Je poursuis donc mon engagement enthousiaste au sein du Conservatoire. Par ailleurs, Elisabeth Bouchaud (directrice du théâtre de la Reine Blanche), Florient Azoulay et moi avons ouvert une nouvelle ‘école’ de théâtre, la Salle Blanche. Je suis heureux que Yoshi Oïda et Zita Hanrot aientaccepté de parrainer cet espace de recherche qui se construit autour d’une vision novatrice de l’art de l’acteur. Cela me passionne, je dégage beaucoup de temps pour cela : continuer coûte que coûte à former dans l’exigence les futures générations. Avec tous les spectacles repoussés à plus tard, je vais avoir enfin le temps de poser tout cela sur le papier, et aussi d’avancer avec d’anciens élèves des projets d’écriture pour le cinéma… Normalement, le projet avec Arthur NauzycielSplendid’s de Genet que l’on avait créé en 2018 au TNB et à la Colline avec des artistes américains est maintenu. Durant le premier confinement mes partenaires ont proposé à Arthur que l’on fasse des séances de travail régulières pour combattre l’inertie et la solitude. Cela nous a mené à un partage en live avec des amis du monde entier via le net en mai. Nous allons redonner des représentations en direct live via Zoom en anglais surtitré les 17, 18 et 19 novembre (lien disponible sur le site du TBN). Et à partir de septembre à la Criée, je répéterai Tartuffe dans une mise en scène de Macha Makeïeff. Avec Florient Azoulay nous travaillons sur le troisième volet du triptyque « seul en scène » autour de l’errance d’écrivains de la fin du XIXe et début du XXe siècle en auto-fiction face à la mort, la création et la découverte. Après Faim de Knut Hamsun, mis en scène par Arthur Nauzyciel et Le Fantôme d’Aziyadé d’après Loti, nous adaptons le Journal de Robert Falcon Scott, et sa marche tragique vers le Pôle Sud. Je retrouverai pour l’occasion Emmanuel Meirieu qui me mettra en scène. 

Quel serait votre plus grand rêve ?

Xavier Gallais : Vous voulez dire en dehors de tordre le cou à tout ce qui va désespérément mal dans le monde ? Que me soufflerait Ilia Oblomov ? L’écouterais-je ou mon désir d’apprendre de l’autre serait encore plus fort ?

Entretien réalisé par Marie-Céline Nivière

Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Ivan Gontcharov 
création les Tréteaux de France
traduction de Luba Jurgenson 
Mise en scène de Robin Renucci assisté de Luna Muratti
Avec Emmanuelle Bertrand, Gérard Chabanier, Pauline Cheviller, Valéry Forestier & Xavier Gallais 
Scénographie de Samuel Poncet 
Lumière de Julie-Lola Lanteri 
Costumes de Jean-Bernard Scotto 

Crédit portrait ©Fabrice Robin et crédit photos Oblomov © Sigrid Colomyès

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut