Les rêveries de Louis Berthélémy

Dans une chambre d’enfant aux couleurs d’Arlequin. Il était là. A l’entrée de cette pièce sans porte et sans fenêtre qui servait de dortoir aux rêves naïfs d’un petit que le soleil ne réveillait pas. Un homme en noir. Anarchiste de mes nuits dans l’anarchie de mon sommeil. J’avais peur comme un enfant a peur du noir. Il se tenait là comme un garde. La tête baissée sur ses souliers que je ne devinais pas.

Plusieurs fois dans plusieurs de mes nuits je gardais mes yeux écarquillés comme pour m’assurer qu’il n’avancerait pas. Je ne l’aimais, ni le détestais. Il était là. Il appartenait à mon ciel étoilé. Jamais je n’ai osé lui parler. Nous avons eu pourtant de longues discussions. Je me souviens. Il n’a pas de nom ce gardien nocturne qui faisait naître mes orages sous la lune. Un monsieur du néant. Un timide de la nuit. Un étranger aux pieds de mes ronflements. J’imaginais qu’il était un assassin qui ne voulait pas m’assassiner. Ce coupeur de gorge au couteau de tendresse. Un bourreau des temps modernes qui m’épiait pour m’épauler dans mon sommeil. 

Plusieurs fois dans plusieurs de mes nuits je me suis attaché à sa présence. Je coupais ma voix intérieure qui m’aidait à me bercer. Et il était devenu mon compagnon du crépuscule. Ma mélodie nocturne. Le noctambule des pièces sans porte. Plus tard il ne venait plus. L’anarchiste avait peut-être d’autres révolutions à préparer. D’autres enfants à condamner dans l’imaginaire. À propulser dans l’imagerie solitaire. Il se tenait là comme pour me dire de ne pas me lever trop vite. De rester encore un peu sous ma couette de mouflet. Il m’a manqué. La nuit avec lui. Il m’a manqué. Longtemps. Aujourd’hui je pourrais lui dire que jamais petit je ne me suis senti aussi seul qu’aujourd’hui. Je deviens le grimoire de ma jeunesse. C’est comme ça quand on grandit ? Où es-tu mon ami ? J’ai grandi. Je n’attends rien du grand chamboulement-tohubohu-capharnaüm. Cette émulation d’après. La prédiction de jours plus doux. C’est noir pour moi. Comme l’habit de liberté. Dans ma tête juste le silence comme dans ces nuits d’enfance. 

Je m’imagine être une fauvette en cage. Un raz-de-marée intérieur qui oppresse mes goûts et mes convictions. Dans ma tête juste le silence des réponses aux questions-mitraillettes qui m’assaillent. Un corps en feu claquemuré et autour de moi les fauvettes me chantent derrière la fenêtre leur nouvelle liberté. Le mal de l’intrinsèque. Comment faire mijoter les rêves quand rien ne les appelle. L’incapacité de lever son poing dans cette lutte de solitude au quotidien. On peut dire que l’Internationale existe. Debout confinés de la terre. Confinés de la pensée. Confinés de l’action. Étendre mon corps. Répandre la parole. Je ne sais plus comment on fait. C’est l’explosion mentale. L’AK-47 de l’âme. Questions-mitraillettes. K7 en boucle compressée. Où es-tu mon ami ? Où es-tu dans mes nuits ? Reviens me protéger dans ce monde d’adultes pressés. Hier commençait le déluge. La vie ne sourit-elle qu’aux intermédiaires de la fortune ? Ces possédants qui donnent à manger aux pigeons en leur lançant les restes d’un repas dont eux seuls connaissent l’exhalaison. Jamais le Capital ne capitulera mais nous connaissons toi et moi bien d’autres parfums capiteux n’est-ce pas ? 

Quand dans nos nuits nous aspirions au bonheur d’une vie sans labeur et sans ennui. Quand dans nos nuits nous inventions le matin prochain avec des allures de poème et que nous lorgnions au plus profond de nos rêveries la possibilité́ d’exister ensemble sans le moindre conflit. Quand nous aimions les grands sentiments. C’était comme des feux d’artifices. Des douces pensées. Des idées noires. Sauvages et cruelles. Je me souviens. Je n’ai jamais eu les souvenirs très clairs mais j’ai toujours eu des souvenirs. Bêtes. Inutiles. Futiles. Nécessaires. Comme mes idées. 

Aujourd’hui j’entends beaucoup de gens parler. Bien plus que quand j’étais petit. Ils parlent souvent dans le vent ou par intérêt. Ils ont eux aussi des souvenirs et des idées. Ils se souviennent de leur chambre. De leur terre. De leur pays. Du système dans lequel ils ont grandi. Un système. Ce système qu’ils ont alimenté et protégé́ précieusement. Le souvenir et leurs idées. Du pétrole qui patientait sous terre depuis bien des printemps et qui devient monnaie pour régner sur le temps. De leur grand-mère qui a obtenu le droit de vote,  mais le droit à la pensée encore qu’on ôte, puis qui a fait naître leur mère qu’on laisse à la maison pour ne pas défaire les traditions. Du blé des champs qu’on transformait en pain rosine puis des champs qu’on révolutionna en usine pour déformer le blé en deniers. De l’existence régit par le travail horaire hebdomadaire qui débouche sur une bouchée de pain burger pour ensuite imposer la main d’œuvre non lucrative par solidarité́. Des versets de Jean qu’on nous donne à boire puis du dessein de délateur qu’on porte comme étendard. 

Ils ont eux aussi des souvenirs et des idées. Mais leur idée est de ne pas en avoir. Leur souvenir est d’oublier. Idée intéressée. Continuer comme si de rien n’était. On espère un changement en goûtant dans nos petites bâtisses au privilège d’être confiné. Le privilège de ne pas bouger. De ne pas parler. De ne pas se lever. Le privilège des incarcérés. Le privilège de rester muet face à l’obscurantisme libéral. Leur idée est de ne pas en avoir. La machine s’est arrêtée mais les dividendes comme le levain doivent s’alimenter pour ne pas stopper leur obésité. Ils iront trois fois plus vite. Car la famine de la finance est bien plus importante à éradiquer que tous les maux de ventre des populations délaissées. Pas de bons alimentaires pour manger des lingots d’or. Pas de masques pour respirer les effluves de l’encre bancaire. Mais un respirateur haute technologie pour l’économie. Reprendre la production et faire tourner à plein régime la machine à billets chimériques. 

Où es-tu mon ami ? Ici il n’y a plus de comptines mais juste les bruits sourds des machines à désillusion qui broient doucement l’humanité. Ici il n’y a plus cet amour si délicatement écrit par Prévert qu’on nous lisait sous les arbres verts. Ici on espère. Mais pour quoi faire ? On dit que l’espoir fait vivre. Et si l’espoir s’éteignait ? Un drapeau noir en berne sur l’espoir. Je suis toujours aussi naïf mais dans mes nuits tu m’avais déposé des armes. Des armes d’espérances massives prêtes à détruire l’atrocité. Des armes de colères rouges et d’idées noires. Je m’en sers comme je peux. Souvent comme un mauvais militaire. Un réformé. Un déserteur. Un non-volontaire. Mais je m’en sers comme je peux. Tu sais j’ai des frères. Tu les as sûrement visités également. Ils sont la prunelle de mes yeux. Les pupilles qui m’aident à parcourir le monde quand la brume apparaît. Je les admire comme je les aime. Je leur donne ma confiance entière comme tout ce qui se cache dans mon cœur. Pour eux je ferais tout. Je veux encore rêver avec eux de lendemains qui chantent au diapason. 

Mais comment pousser le chant quand on nous supprime l’harmonie ? Comment composer la mélodie des douces nuits futures quand ce sont les cris de douleurs qu’on amplifie ? Mes questions-mitraillettes ne cessent de tirer des balles cérébrales. Le lyrisme m’accable. Fucking poetry. Mal à la tête. Il n’y aura pas de changement. Pas de petits jardins biologiques dans nos villes. Ni de tout à l’égout dans nos villages enclavés. Pas de solidarité́ des plus riches envers les plus pauvres. Ni de zéro en plus sur nos fiches de paies. Pas d’air pur. Ni de montagnes fraîches. Pas de rivières d’eau pure. Ni de Culture démocrate. Aucune surprise. Aucun rêve. Aucun changement. Du changement ? Il n’y en aura pas tant qu’on ne laissera pas entrer en nous le petit anarchiste au pied de notre mur sans porte. L’idéaliste. Le rêveur compulsif. L’enfant dans sa chambre qui songe avec envie d’être un oiseau qui s’empare des germes de la vie. 

Louis Berthélémy, comédien 

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce

Une des dernières soirées de Carnaval de Carlo Goldoni

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage et © OFGDA

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