Bug, au-delà de la réalité

Avec Audrey Fleurot on en parle depuis des années. 

De maladie mondiale. De confinement, s’isoler, se protéger. De la responsabilité des gouvernements. De la mort qui rode.

On était tellement dans le sujet qu’on ne l’a pas vu venir. On n’a absolument pas discerné le moment où le réel dépasserait, de loin, la fiction. 

En 2007 à Grenoble, Audrey et moi avons vu Bug de Friedkin, le film. On en  est sorti très impressionnés. 

On découvre que c’est une pièce de Tracy Letts, je la fais traduire par Clément Ribes et j’entre dans une autre réalité. 

Je me mets à travailler au quotidien sur les maladies virales, les choses que l’on sait, que l’on croit savoir, de la peur d’être « malade ou pas, contagieux ou pas. »

Je joue, je m’amuse avec ces concepts comme s’ils étaient de la science-fiction. 

Et quand j’essaye de financer le projet, les directeurs de théâtres et les responsables me renvoient justement que c’est de la science-fiction. Comme si ça n’avait pas de réalité. Pourquoi ce sujet ? Pourquoi parler de ça ? Surtout au théâtre. C’est trop loin de nous. Ça ne pourra intéresser personne. 

J’ai beau argumenter sur la popularité des séries, le retour des films de genre, le renouvellement nécessaire des répertoires au théâtre, très peu de gens y croient. 

C’est l’histoire d’une pauvre fille aussi désœuvrée que notre monde. Triste, elle a peur, subit des violences, parce qu’elle est une femme et pauvre. Elle n’a plus d’espoir. Elle vieillit seule. Elle se défonce pour oublier son sort.

Et puis arrive le mystérieux inconnu qui lui raconte un autre monde. À elle de choisir si c’est un rêve ou une réalité, folie, ou vérité, mais une vérité dans un monde de science-fiction digne de Philip. K. D ou … une anticipation …

Cela commence par le règne des machines qu’on peut entendre même la nuit. Puis des puces dans le lit… L’homme est un ancien militaire, il a fait la guerre et sait ce que sait que d’être de la chair à canon, un fusible. Il pense que les insectes sont sous sa peaux, dans ses dents. Le couple s’isole, se confine, s’entredévore. C’est une histoire de paranoïa, mais surtout d’amour. De plaisir à se raconter des histoires. À emmener l’être aimé dans son île imaginaire. 

C’était pour moi une grande métaphore de la passion. Fouiller le corps de l’autre à la recherche des petites bêtes. Ne plus ouvrir à personne. Se méfier des amis, calfeutrer sa porte. Se saigner, se mettre le feu, mourir ensemble. Seuls, à deux contre un monde hostile. 

Donc ce monde de trauma, de solitude et de risque de propagation mondiale d’un mystérieux virus, devient mon monde virtuel, joyeux, ludique. Comment en faire du théâtre ? Comment jouer la parano ? Quelle couleur pour éclairer la peur ? Quelle musique pour le premier symptôme ? De quelle matière seraient les murs qui raconteraient un confinement anxiogène ? 

On répète en sous-sol à La Scala. Isolés et heureux. Un peu coupés du monde, comme souvent en répètes.

On s’amuse avec toutes les phrases. Je veux que ce soit un spectacle profond et galvanisant comme les films de CarpenterArgentoLynch ou de Palma. On fait les couillons, on force le premier degré. On joue à se prendre très au sérieux en disant :

« C’est les gouvernements qui ont merdé !
Ils peuvent te rendre folle aussi !
Certaines choses sont pires que d’autres !
Ouvre les yeux Agnes !
 »

La copine de Thibaut Evrard, est italienne, et sa famille suisse. Il commence à nous raconter des anecdotes à propos du Covid que nous assimilons à la fiction. Même lui ne sait plus s’il doit les prendre au sérieux tant tout cela fait penser à la pièce. Et puis nous, on veut faire peur ! C’est notre métier, on s’en donne les moyens. On pense au théâtre populaire…. Les grecs et les romains, ShakespeareHugo, le grand guignol. L’art de l’effroi et du rire. Quand ça marche je trouve ça métaphysique. Ça soulage de la mort. Ça replonge au fin fond de l’enfance, la joie d’avoir peur du loup. L’émerveillement de la fiction. La grandeur humaine : se raconter des histoires, ensemble. La beauté du théâtre. 

On joue la première, et on sent bien que la salle frétille d’entendre une pièce délicieusement dans l’air du temps. Depuis des mois j’ai peur que l’époque soit trop dure pour une pièce anxiogène. J’ai peur que le public boude. Mais là c’est l’inverse. Il y a une connivence tangible entre le plateau et la salle. Je suis heureux. Le spectacle dit « de genre » ne semble pas diviser, au contraire. Le pot de première est joyeux. Les parisiens nous disent qu’on ne doit plus s’embrasser, mais on rigole de la coïncidence. On tient un théâtre en prise avec le réel… 

Le lendemain on joue parce qu’on est moins de mille au Théâtre des Célestins. On est confiant. Le public réagit comme on n’osait l’espérer. Il rigole, se gratte, crie, se cache les yeux. Certains craignent que ce soit la dernière. D’autres pas. On fait une fête de cette représentation sur la fin du monde. On danse sur les cendres. 

On passe la dernière soirée d’inconscience. D’avant. 

Emmanuel Daumas, Comédien et metteur en scène


Crédit photos © Book by Lou et © Loll Willems

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