Épopée(s) mythologique(s) au cœur de la cité

Dans le cadre du théâtre de la Poudrerie, un festival sevranais de pièces de théâtre chez l’habitant, le metteur en scène Nicolas Kerszenbaum revisite le mythe de Jason et des argonautes. L’ancrant dans la réalité d’un monde faisant face à une crise migratoire, il signe un spectacle captivant et bouleversant qu’illumine le jeu intense et habité de Marik Renner.

C’est à Paris, dans un appartement du quai Malaquais, qu’un petit nombre de privilégiés ont été invités à la dernière représentation francilienne d’Une belle inconnue de Nicolas Kerszenbaum. Partant de différents entretiens qu’il a menés sur le territoire de la ville de Sevran, il questionne le monde d’aujourd’hui à travers les grandes figures mythologiques. Après avoir en 2014 revisiter le mythe d’Hercule, il s’attaque aujourd’hui à celui de Jason. 

Solitude contre solitude

Hafsa (extraordinaire Marik Renner) a la petite trentaine. D’origine Kabyle, elle est arrivée en France enfant. Son père tenait à ce qu’elle fasse des études pour avoir une belle vie. Bien intégrée, divorcée, mère d’un petit garçon, elle s’enferre dans une vie monotone, un quotidien éreintant. Son oxygène, c’est la piscine. Elle y va après le travail, le plus souvent possible. Elle y épuise son corps pour ne plus penser. Un soir, elle fait la rencontre de Yaya, un jeune Ivoirien sans papier.

Jason et Médée, deux figures fondatrices

Se fondant dans le paysage pour ne pas être repéré, l’adolescent se passionne pour les extraordinaires aventures de Jason et des Argonautes. Il dévore le récit de leurs faits d’armes. Hafsa, plus jeune, s’est-elle aussi, enflammée pour le héros grec, s’est passionnée pour le personnage trouble de Médée. Ce penchant littéraire commun sert de point de départ à une belle histoire, qui n’a pas encore de nom. Ensemble, il confronte leur vision de l’œuvre à l’once de leur vécu.

D’un pays à l’autre

Si le voyage de Jason sert de fil rouge a son récit. Il n’est qu’un prétexte pour mieux appréhender l’histoire de la migration, ses évolutions à travers le temps et les différentes politiques gouvernementales. De l’assimilation d’Hafsa au rejet de Yaya, moins d’une vingtaine d’années se sont passées. Comment a-t-on pu en arriver là ? Loin de toute morale, l’auteur fait le constat d’un drame humain et signe un conte moderne vibrant et captivant.

Mise en scène immersive

Pour mieux faire entendre les maux de ces deux êtres rongés par la solitude, Nicolas Kerszenbaum a imaginé un dispositif bi-frontal – deux rangs de chaises placés l’un en face de l’autre rappelant la forme d’une barque – au cœur duquel Marik Renner, tout simplement remarquable, interprète toute une galerie de personnages. Modulant sa voix, ses expressions, elle donne vie à tout un monde. Au plus près de son jeu, de son souffle, les spectateurs embarquent dans son sillage à bord de l’Argo, un navire où la convivialité, l’hospitalité n’est pas un vain mot.

Fable contemporaine, profondément humaniste, Une belle inconnue est un moment de théâtre terriblement viscéral, un instant littéraire effroyablement prenant. Un temps suspendu et intime à découvrir au plus vite. Certainement à Avignon dans le cadre du Festival OFF.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Une belle inconnue de Nicolas Kerszenbaum d’après une série d’interview qu’il a réalisé
Théâtre de la Poudrerie

Mise en scène de Nicolas Kerszenbaum
Avec Marik Renner
Production du Théâtre de la Poudrerie et de la Compagnie Franchement, tu

Crédit photos © Fred Chapotat

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