Père Perdu

Sur la scène de la Colline, Angélica Liddell fait ses adieux au père. Granguignolesque, barrée, extravagante, elle fait se côtoyer beauté et laideur dans une grand-messe outrancière. Entre moments de grâce et tableaux abscons, l’artiste espagnole captive autant qu’elle déroute et finit par se perdre dans une douleur indicible. 

Doublement orpheline, Angélica Liddell crie, hurle sa souffrance au monde. Dans un diptyque consacré à la mort de ses parents, dont Padre est le second volet, elle utilise cette perte incommensurable comme matière première artistique, comme terreau à sa création. Quand les larmes ne suffisent plus, quand elles se sont taries, les mots se libèrent en flots violents, les gestes deviennent désespérés, furieux, féroces.

Sur le fond, rien de nouveau dans le travail de l’artiste catalane. Provocatrice, désinhibée, elle aime à déstabiliser le public, à le pousser dans ses limites. Conteuse hors pair, elle se met à nu dans son œuvre autant au propre qu’au figuré. Son chagrin, elle l’étale sans vergogne. Son amour, sa haine aussi. Féministe, entière, elle dit tout de ses lubies, de ses passions, de ses fantasmes, même les plus sordides, les plus glauques. En en appelant à Deleuze, plus précisément à son essai sur le sadisme et le masochisme, Présentation de Sacher-Masoch – Le froid et le cruel, en évoquant les Leçons d’esthétisme d’Hegel, Angélica Liddell nous embarque dans une fable surréaliste, trash, une oraison funèbre irrespectueuse, excessive.

Chants cantiques entêtants, images pieuses grisantes, l’Espagnole s’amuse à détourner les codes, à entremêler beauté et laideur dans des tableaux surréalistes. Corps nues particulièrement dodues rappelant celui de la vénus Hottentote, portrait hypnotique de La Vierge de l’Annonciation d’Antonello de Messine, diatribe messianique, séances de sado-masochisme, père gâteux nettoyant les fesses de sa fille, les images s’entrechoquent, offusquent, dégoûtent, mais souvent transcendent un état de tristesse, une peine incommensurable, indicible. 

Dans ce maelström artistique dont le temps s’étire à l’envi – beaucoup trop certainement – , difficile de ne pas sombrer, de ne pas capituler, de ne pas décrocher. Mais c’est méconnaitre l’iconoclaste, l’acharnée Angélica Liddell, qui sait à la fois exaspérer et fasciner son public. 

Funeste, sublime, malsain, ce Padre-là est un objet à la théâtralité incontestable. Il séduit les uns, déçoit les autres. Rien de nouveau donc, c’est le lot de tous les spectacles de l’inclassable Ibérique. A chacun de se faire son idée ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Una Costilla sobre la mesa : Padre d’Angélica Liddell
La colline – théâtre national 
Grand théâtre
Rue Malte-Brun
75020 Paris 
Jusqu’au 7 février 2020 
Durée 2h environ 


mise en scène, scénographie, costumes d’Angélica Liddell
avec Angélica Liddell, Beatriz Álvarez, Laura Jabois, Raquel Fernández, Oliver Laxe, Angélica Liddell, Blanca Martínez et Camilo Silva 
et la participation de Katia Blevin, Isaure de Galbert, Elzbieta Koslacz et Aubin Grandjean en alternance avec Siméon Presse 
assistanat à la mise en scène Borja López
lumières de Sindo Puche et Nicolas Chevallier
régie plateau de Nicolas Guy Michel Chevallier

Crédit Photo © Tuong-Vi Nguyen

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