Les poisons venimeux du secret

Scrutant une famille bourgeoise recomposée à la loupe, ses petits arrangements avec la vérité, ses mensonges et ses non-dits, David Clavel signe à la Comédie de Reims puis au Centquatre Paris, un spectacle acide et rugueux où brille la pulpeuse et vénéneuse Emmanuelle Devos. Un savoureux jeu de massacre ! 

Le soleil brille dans un ciel immaculé. C’est un grand jour. La famille, réduite en miettes depuis longtemps, se réunit au chevet du despotique patriarche (Daniel Martin, cynique à souhait), un grand chef sur le déclin, dont la santé chancelante laisse peu de doute sur une fin proche. Le fils prodige (ténébreux David Clavel) revient enfin, malgré les brouilles, les blessures encore à vif. Il est temps pour lui de faire table rase du passé, de présenter à tous sa femme (lumineuse Valérie de Dietrich) et son fils nouvellement né. 

L’agitation règne dans cette grande maison bourgeoise, isolée de tout et de tous, trônant au centre d’un parc arboré, non loin d’une étendue d’eau. Virevoltante à donner le tournis, la fille des lieux (bouleversante Anne Suarez), qui a sacrifié sa vie au bonheur des autres, veut que tout soit parfait. Elle n’a qu’un souhait qu’enfin l’amour, la paix reviennent dans ce foyer en ruine. Mais les passions tues ressurgissent, les secrets enfouis éclaboussent le semblant de sérénité à peine retrouvée.

Nonchalante, volubile, l’incandescente belle-mère (charnelle Emmanuelle Devos) brûle à son corps sensuel et défendant tout ce qu’elle touche. Elle a l’art de plaire, de savoir se faire aimer et d’un geste, d’un mot, d’une attitude de tout détruire inconsciemment. Évanescente, un brin allumeuse, un rien mélancolique, elle erre tel un fantôme sur les lieux de quelques crimes, délaissant son fils (épatant Maël Besnard), le petit dernier de la fratrie. 

Très vite, le temps tourne à l’orage. La chaleur devient étouffante. Les masques tombent, chacun dévoilant son vrai visage. Le désastre est imminent. Rien ne peut arrêter le fatidique règlement de tout compte. Dans le très dépouillé, mobile et transparent décor signé Emmanuel Clolus, qui laisse tout à vue, L’heure bleue dénonce les mensonges, dévoile les noires vérités. 

Plume ciselée, enlevée, David Clavel esquisse un portrait de famille au vitriol. Rien ne lui échappe des petites faiblesses, des mauvaises pensées, des belles tendresses. Le sujet bien qu’éculé semble inépuisable, si l’histoire est banale, la manière qu’il a de l’aborder, retient l’attention. Tirant avec finesse sur la corde du sensible, il signe une tragédie qui a tout d’antique mais qui dessine des rapports humains d’aujourd’hui. 

S’appuyant sur une distribution solide, des acteurs hors pair, Le metteur en scène évite de tomber dans un pathos larmoyant pour mieux saisir les spectateurs, les emmener au cœur vibrant des émotions. C’est une belle réussite que cette réunion de famille dévastatrice, désastreuse autant que jouissive. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Reims


L’heure Bleue de David Clavel
Création le 14 janvier 2020 à la Comédie de Reims
Le Centquatre Paris
5, rue Curial 
75019 Paris
Jusqu’au 8 février 2020
Durée 1h50 environ

mise en scène de David Clavel assisté de Juliette Bayi
collaboration artistique d’Anne Suarez
avec Maël Besnard, David Clavel, Emmanuelle Devos, Valérie de Dietrich, Daniel Martin et Anne Suarez
scénographie d’Emmanuel Clolus
lumières de Thomas Cottereau
création costumes de Nicolas Guéniau
création son de Lisa Petit de la Rhodière 

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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