Saigon, mélancolique chanson d’âmes exilées

Roulant sur les joues pommelées, les larmes réveillent les secrets enfouis, ouvrent les anciennes blessures jamais cicatrisées malgré les années. De Paris à Saigon, Caroline Guiela Nguyen conte l’histoire récente du Viêtnam et de ses habitants en une saga bouleversante un brin trop affectée. Un moment de théâtre singulier à peine terni par la fragilité du jeu et la faiblesse d’un texte en suspens.

Le rideau se lève sur une immense salle de restaurant asiatique, comme il y en des dizaines au cœur du XIIIe arrondissement. La scénographie particulièrement soignée d’Alice Duchange n’a omis aucun détail : mobiliers pratiques en métal, interchangeables, nappes en plastique facilement nettoyables, des fleurs artificielles aux couleurs vives et l’incontournable scène de Karaoké. Il ne manque plus que les effluves épicés, les odeurs de fritures pour nous convaincre tout à fait que le théâtre a fait place à quelques auberges, quelques cantines vietnamiennes.

saigon5_Odeon_Berthier_©jeanlouisfernandez_002_@loeildoliv

Alors que Marie-Antoinette, petit bout de bonne femme énergique, s’agite derrière les fourneaux, en salle, une famille se déchire. Le temps d’un dîner d’anniversaire les rancœurs se réveillent douloureuses, raniment les espoirs déchus, les rêves brisés d’une vie d’exil loin du pays où tout à commencer. De confidences à peine effleurées, d’amourettes avortées, d’amitiés trahies, par touche, c’est tout un pan de l’histoire contemporaine du Viêtnam qui défile devant de nos yeux.

S’emparant de l’histoire de sa famille et de celles de nombreux exilés qui ont dû fuir l’Indochine après la défaite de Diên Biên Phu, Caroline Guiela Nguyen, fille de Viet Keu – vietnamien de l’étranger – esquisse le portrait d’un pays qui a vu durant 40 ans ses âmes se déchirer. Abordant la colonisation, la victoire des Viêt Minh, l’exil, le déracinement en France, le retour au pays, elle tisse, croise les destins de ces êtres que la guerre à séparer, bringuebaler à mille lieux de leurs racines. Loin de toute identification, la jeune metteuse en scène a privilégié l’écriture de plateau. Si c’est bien un de ses textes, fruits de ses réflexions sur l’histoire de cette contrée lointaine où naquirent ses ancêtres, qui sert de base à la trame, elle a laissé le soin à ses comédiens qu’ils soient professionnels ou non de s’approprier et de construire le récit nostalgique, mélancolique de ces proscrits, de ces expatriés.

Soulignant avec délicatesse ce sujet qui lui tient particulièrement à cœur, Caroline Guiela Nguyen signe une pièce pas totalement aboutie, un brin larmoyante qui séduit sur le fil de l’émotion. Malgré ce côté guimauve, les faiblesses de jeu de certains comédiens, desservis par un texte qui effleure plus qu’il n’approfondit leurs états d’âme, on est totalement embarqué par les saveurs de cette cuisine théâtrale fusion alliant ingénieusement les saveurs de l’orient avec celle de l’occident.

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore


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Aux Ateliers Berthier, Caroline Guiela Nguyen nous invite à un voyage entre Paris et Saigon

Saigon de Caroline Guiela Nguyen / artiste associée
en français et vietnamien, surtitré en français
Odéon – Théâtre de l’Europe – Les Ateliers Berthier
1, rue André Suares
75017 Paris
Jusqu’au 10 février 2018
du mardi au samedi à 19h30 & dimanche à 15h
durée 3h15 avec entracte

Mise en scène de Caroline Guiela Nguyen /Les Hommes Approximatifs
avec Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Truc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Phú Hau Nguyen, My Chau Nguyen Thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia
collaboration artistique : Claire Calvi
scénographie d’Alice Duchange
costumes de Benjamin Moreau
lumière de Jérémie Papin
création sonore d’Antoine Richard
composition musicale Teddy Gauliat-Pitois & Antoine Richard
dramaturgie de Jérémie Scheidler &Manon Worms
traduction de Duc Duy Nguyen &Thi Thanh Thu Tô
Consultant scénaristique : Nicolas Fleureau

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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