Couv_image_2_jetais dans ma maison_Lagarce_theatre Nord ouest_©DR_@loeildoliv

J’étais dans ma maison…, au pays sombre des âmes solitaires

Visages pâles, mines tristes, cinq survivantes de noir vêtues attendent, emmurées dans leurs souvenirs, le retour inespéré du fils prodige depuis longtemps parti. S’appropriant ce huis-clos féminin de Lagarce, Magalie Claustres souligne la poésie mortifère de cette tragédie à l’antique. Si le jeu des comédiennes reste fragile, on se laisse porter par la beauté aride du texte et de la mise en scène.

Singularité du Théâtre du Nord-Ouest, on pénètre dans la salle par le fond de scène. Désuet, un brin décati, l’espace en sous-sol semble avoir été oublié depuis des lustres. Quatre silhouettes hiératiques, vêtues de noir, attendent que le temps passe, que les spectateurs s’installent, que la pluie vienne, que la tragédie enfermée depuis trop longtemps dans leur cœur s’échappe enfin. Visages sombres, fermés, elles n’échangent pas un mot, un regard, chacune prisonnière de ses pensées.

Par un soir étonnamment semblable à bien d’autres, la parole se libère. Le retour au bercail de l’unique fils de cette maison isolée va réveiller ses âmes mortes, ses pleureuses engourdies dans leur tristesse. Insidieusement, la présence moribonde, impromptue, de cet absent tant espéré, va enfin permettre à ces  quatre femmes, rejointes par une cinquième plus âgée, de se parler, d’étancher leurs larmes, d’évoquer les rancœurs qui les rongent. Mais quand tout sera dit, le constat sera acide et douloureux, leur sacrifice vain.

Tout le long de ce spectacle disparate, on se laisse totalement emporter par la langue de Jean-Luc Lagarce, sa poésie sombre, ses scansions itératives, sa lancinante musicalité. En s’intéressant au destin de ces femmes fait d’abnégation et de renoncement, il signe un drame humain, féminin digne des tragédies grecques. Il scrute la moindre de leurs réactions, leurs sentiments enfouis pour mieux les décrire et ainsi nous saisir, nous immerger dans leur émotion profonde. Avec délicatesse, Magalie Claustres s’empare de ce huis-clos. Elle en accentue la beauté noire en épurant la scénographie à son strict minimum pour ne faire entendre que les mots.

Si ses choix scéniques rappellent les arides plaines espagnoles et l’enfermement familial que l’on retrouve dans La maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, les jeux fragiles des comédiennes, traversés de magnifiques fulgurances quand l’âme de leur personnage se déchire, nous entraînent au cœur de ce règlement de comptes féminin et campagnard.

Bien sûr tout n’est pas parfait, il y a des petites faiblesses, des incertitudes, des imprécisions, mais Magalie Claustres réussit son pari de faire entendre Lagarce et signe un spectacle certes imparfait mais sensible et étonnant, où de beaux tableaux, de belles envolées lyriques touchent et émeuvent.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne Jean-Luc Lagarce
Théâtre du Nord-Ouest
13 rue du Faubourg Montmartre
75009 Paris
18 dates jusqu’au 3 février 2018
durée 1h30

Mise en scène de Magalie Claustres
Avec Hélène Martinez , Noëlie Merlo , Magalie Claustres, Marie-Cécile Veyrenc, Elidie Duranto

Print Friendly, PDF & Email

1 Comment

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*