Compartiment fumeuses, au pays naissant des amours singulières

Dans un univers fait d’interdits et de préjugés, deux mondes vont se télescoper, deux êtres se rapprocher, deux femmes s’aimer. Portée par la mise en scène toute en délicatesse d’Anne Bouvier et le jeu sensible et fin de trois comédiennes, la pièce de Joëlle Fossier est une ode à la différence et la tolérance qui interroge ingénieusement nos consciences. Un joli moment hors du temps, hors du monde.

Le jour est gris, triste. Des bruits sinistres, métalliques de clés tournant dans des serrures et des portes qui claquent résonnent au loin. Une femme, visage fermé, sans expression, tenue bleue, militaire gommant sa féminité, s’avance devant un voile de gaze qui laisse entrevoir un décor spartiate. Gardienne de prison (extraordinaire Florence Muller), elle se rend dans une cellule, celle de sa protégée, la désenchantée Suzanne (épatante Sylvia Roux). A l’intérieur tout est sombre, seule une lucarne avec barreaux, flottant dans les airs, diffuse une lumière terne, douceâtre. Bretonne « bretonnante », femme de caractère, cette dernière n’a pas la langue dans sa poche et ne se laisse pas faire. Assisse à une table grise, mélancolique, désabusée, vivant difficilement l’enfermement, elle s’évade en fabriquant des cadres en coquillages. En écoutant le bruit du ressac dans le plus gros d’entre eux, elle se souvient de son enfance au bord de l’océan. Sa vie coule ainsi fade, insipide.

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Tout change quand on lui adjoint une codétenue, une femme, élégante, d’un certain âge, Blandine de Neuville (rayonnante Bérengère Dautun). Perdue, elle est placée en détention préventive. Les premiers échanges sont vifs. C’est le choc entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre le monde du dehors et celui étouffant de la prison. Très vite, une connivence va s’installer entre ces deux êtres écorchés par la vie. Chacune révélant par touches ses fêlures. Avec leurs histoires malheureusement banales et singulières, elles nous entraînent sur les pentes d’une passion ardente qui panse les blessures et redonne espoir en la vie en l’être humain. Seule ombre à ce tableau idyllique, la présence vicieuse, insidieuse, de la surveillante chef. Frustrée, incapable d’exprimer ses sentiments, elle se venge de ce bonheur dont elle ne peut supporter la vision.

En adaptant la pièce de Joëlle Fossier, Anne Bouvier transcende le texte en lui donnant une profondeur onirique qui gomme quelques parties moins convaincantes, un souffle qui nous emporte au delà de la réalité, par delà les murs gris béton. Chorégraphe des sentiments, elle nous invite à une danse sombre, rugueuse que les mouvements lents rendent lumineuse, flamboyante. Avec délicatesse, elle aborde des sujets graves comme la dureté de la vie, l’enfermement carcéral, l’inceste. Avec finesse, elle offre un écrin poignant à la naissance de cet amour lesbien, qui frappe par surprise nos protagonistes.

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Si la pièce nous bouleverse, c’est aussi en raison du jeu intense des comédiennes. En tout premier lieu, Florence Muller incarne avec une âpreté singulière, une intériorité rare, cette femme insatisfaite et autoritaire. Incapable de vivre, de lâcher prise avec la dure réalité de sa creuse existence, elle laisse derrière le masque impassible de la froideur poindre son trouble, son attirance pour Suzanne. Flamboyante, Sylvia Roux se glisse avec naturel dans la peau de cette prolétaire rugueuse au premier abord mais qui rapidement laisse transparaitre son humanité et son grand cœur. De sa force vive, vibrante, elle donne le tempo, la rythmique à l’ensemble. Enfin, la gracile Bérengère Dautun est cette femme au bord du précipice que la vie a marqué au fer rouge. Intense, désarmante, elle donne à chaque mot une puissance surprenante, une émotion rare.

Malgré un texte manquant légèrement de souffle et quelques incohérences scénaristiques vite oubliées, Compartiment fumeuses enchante et envoûte. La grâce étonnamment juvénile de Bérengère Dautun, l’imposante et troublante présence de Sylvia Roux, le jeu à fleur de peau de Florence Muller, et la douce musique composée par Stéphane Corbin,  nous entraînent sur un grand huit émotionnel qui nous touche au cœur. Un joli moment plein de tendresse et d’amour qui inaugure avec douceur et émoi le cycle des amours singulières du Studio Hébertot.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Compartiment fumeuses de Joëlle Fossier
Studio Hébertot
78bis Boulevard des Batignolles
75017 Paris
a partir du 5 février 2017
tous les dimanches à 19h30

mise en scène de Anne Bouvier assistée de Pierre Hélie
avec Bérengère Dautun, Sylvia Roux et Florence Muller
Scénographie de Georges Vauraz
Lumières de Denis Korensky
Musique de Stéphane Corbin

Crédit photos © Béatrice Landre

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