L’opéra de quat’sous, au pays des gueux flamboyants

Dans les bas-fonds de Londres, la misère est une denrée précieuse qui se marchande, se vend et s’extorque. En adaptant cette satire d’une réalité sociale très post-victorienne, Jean Lacornerie nous plonge dans un monde mêlant glamour et noirceur où hypocrisie et opportunisme règnent en maître. Porté par des artistes passionnés et talentueux, cet Opéra de quat’sous a du chien et de la gouaille.

Des étagères métalliques, de grandes tables froides, et quelques cartons, nous transportent dans une sorte de grand hangar moderne et sans âme. Dans les recoins de cet espace sans chaleur, rappelant les entrepôts des géants de la vente sur internet, la misère se monnaye. Homme de peu de foi et roublard, Monsieur Peachum (excellent Jacques Verzier) manœuvre les plus pauvres pour en faire une armée de mendiants à sa solde. Richement vêtu, il forme avec sa femme (flamboyante Florence Pelly) un couple vil et avisé. Dans les bas-fonds de Londres, ces Thénardiers anglais semblent régner en maître.

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Pourtant, une ombre au tableau vient contrarier leur lucratif business du misérabilisme. Leur fille (pétillante Pauline Gardel) s’est entichée d’un bandit des grands chemins, un tueur sans foi ni loi, le trop charmant Mackie Messer (épatant Vincent Heden). Bien décidés à empêcher cette idylle, nos deux marchands de pauvreté vont tout faire pour envoyer ce dernier de vie à trépas quitte à s’accoquiner avec la police véreuse du quartier. Commence alors une course-poursuite dans les bas fonds de Soho où trahison, opportunisme et hypocrisie seront les seules règles, chacun y perdant de son humanité.

Mêlant astucieusement costumes d’époque et décors modernes, Jean Lacornerie ancre l’Opéra de Quat’sous dans une actualité sombre et prégnante. Car au fond, rien n’a changé depuis le début du siècle dernier. Si le monde a évolué, 100 ans plus tard, misère et pauvreté sont toujours là, visibles pour ceux qui veulent voir, cachées pour les autres. Pour certains opportunistes avides d’argent facile, elles sont toujours une monnaie d’échange, un moyen d’asservir les plus démunis. Pourtant, rien n’est triste malgré la noirceur du propos, malgré le portrait au vitriol de cette humanité chancelante, de ce monde à l’agonie, nous sommes au théâtre, le burlesque, la comédie n’est jamais loin du drame.

En virtuose de la mise en scène, passionné de music-hall, Jean Larconerie nous entraîne dans un univers où l’argent fait la loi et où les malfrats sont des dandys plus séduisants que patibulaires. Cassant ainsi la brutalité de l’œuvre que la langue allemande rend pourtant plus âpre, il livre une version glamour chic de cette comédie mêlant théâtre et musique.

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Si les puristes auront du mal avec ce parti-pris singulier, les autres prendront un plaisir à découvrir ce classique dépoussiéré, porté par une troupe d’artistes chevronnés. Vincent Heden, plus félin que jamais, se glisse dans la peau de Mackie-le-Surineur. Loin de la brute épaisse attendue, il offre au personnage une grâce machiavélique, un charisme décalé. Florence Pelly, toute en perruque, est parfaite en mère maquerelle diabolique. Jacque Verzier donne stature et élégance au sinistre Monsieur Peachum. Enfin, Amélie Munier donne corps et âme au standard Mack the Knife, dans un numéro de cabaret épatant qui fait l’ouverture de ce Musical d’excellente facture.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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L’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht
Théâtre Jean Arp
22, Rue Paul Vaillant Couturier
92140 Clamart
du 13 au 17 décembre 2016 à 20h30
durée 2H00
Pour les dates de tournée consulter le site la Clef des chants

Nouvelle traduction du texte René Fix
Musique Kurt Weill
Mise en scène Jean Lacornerie
Direction musicale Jean-Robert Lay
Marionnettes Émilie Valantin
Chorégraphies Raphaël Cottin
Scénographie Lisa Navarro
Lumières David Debrinay
Costumes Robin Chemin
avec Vincent Heden, Florence Pelly,Jacques Verzier, Pauline Gardel,Nolwenn Korbell, Amélie Munier, Gilles Bugeaud, Jean Sclavis et des musiciens

Crédit photos © Frédéric Iovino

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