Le personnage désincarné, une mise en abyme vertigineuse de l’art théâtral

En s’inspirant de la célèbre pièce de Pirandello, Six personnages en quête d’auteur, Arnaud Denis imagine un huis-clos sombre et étrange où un personnage se rebelle contre la destinée tracée par son auteur. En nous prenant à témoin, de ce véritable match de boxe psychologique entre deux âmes d’airain, il nous entraîne au cœur de la création artistique, de ses errances. Captivant !

Deux silhouettes sombres, immobiles, une femme debout et un homme assis, sont placées de dos de chaque côté de la scène encadrant ainsi une porte dessinée par des néons. Au loin, dans un nuage de fumée, surgit une ombre. Spectrale, elle semble retenue par quelques démons invisibles et a bien du mal à avancer. De ce brouillard, un jeune homme (lumineux Audran Cattin) finit par s’extraire. Autour de lui, tout semble figé, le temps est suspendu. Le regard interrogatif, il a l’air perdu se demandant ce qu’il fait là, dans ce théâtre, sur cette scène. Inquiet, il se recroqueville.

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Par une porte dérobée, côté cour, un homme tout de noir vêtu apparaît. Il apostrophe le jeune individu. Furieux de voir ainsi interrompu le cours des choses, il demande fermement à ce dernier de reprendre la destinée qu’il a tracée pour lui. Cet homme, à la voix ferme, posée, sorti de nulle part, c’est l’auteur (fantastique Marcel Philippot). Et la pauvre créature esseulée sur scène, n’est autre que son personnage.

Très vite, le ton monte entre les deux hommes, l’un refusant la fatale issue que le second lui réserve soir après soir. Commence alors un bras de fer violent et féroce, où chacun défend ses droits, exploite les fêlures de l’autre. Si dans les premiers temps, le jeune homme semble se résoudre à embrasser son funeste destin, très vite les rapports s’inversent. Ne comprenant pas comment il peut préférer en finir avec ses jours, alors qu’il est heureux, il se rebelle représentation après représentation. Aidé par un régisseur (Grégoire Bourbier) qui ne supporte plus les mauvais traitements infligés par l’auteur à son personnage, il finit par trouver les failles du dramaturge. De cette guerre parricide, qui aura le dernier mot ? Tel est l’enjeu de ce huis-clos psychologique cynique, mortifère et drôle.

Homme de théâtre, actuellement à l’affiche du Portrait de Dorian Gray au Studio des Champs-Elysées, Arnaud Denis  nous plonge dans le processus créatif. Il nous guide dans les méandres de ce monde où réalité et fiction s’entremêlent. Il nous prend en otage dans ce ping-pong verbal intense et cruel entre un auteur et son personnage. Il nous force à nous interroger sur la notion de libre arbitre, de liberté. Il nous pousse à réfléchir sur les destins tracés, la fatalité. Si parfois le propos se perd dans quelques envolées philosophiques voire métaphysiques, on se laisse totalement embarqué par ce spectacle ingénieux sur la dualité entre personne et personnage.

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Auteur à la plume onirique et sombre, Arnaud Denis est aussi un metteur en scène précis, un directeur d’acteurs méticuleux au choix judicieux. En offrant le rôle de l’auteur à Marcel Philippot et celui du personnage à Audran Cattin, il réunit un duo gagnant. Le premier, fort de son expérience, campe parfaitement ce dramaturge sûr de ses droits, de sa domination totale sur le cours des événements qui vacille aux premiers coups visant son talent et son humanité. Le second, sourire enfantin presque virginal, séduit par sa fraîcheur et la force de conviction qu’il met dans son interprétation. Sa personnalité évolue tout au long de la pièce et s’affirme à chaque joute verbale pour atteindre un paroxysme ambiguë quand il arrive enfin à prendre le dessus sur son créateur.

Malgré quelques longueurs dans une première partie, un peu trop étirée, le texte, le jeu ciselé des comédiens, nous saisissent dans une seconde manche plus musclée. Pris au piège de ce combat de coqs savoureux et sadique, on se délecte de cette fable sombre et cruelle. Un beau moment de théâtre en somme !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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A la Huchette, Arnaud Denis nous conte l’histoire étrange et captivante du Personnage désincarné

Le personnage désincarné d’Arnaud Denis
Théâtre de la Huchette
A partir du 27 septembre 2016
Du mardi au vendredi 21h et le samedi 16.
Durée 1h10

Mise en scène Arnaud Denis assisté de Hédi Tarkani
Avec Marcel Philippot, Audran Cattin, Grégoire Bourbier

Crédit photos © Laurencine Lot

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