Coraly Zahonero vs Grisélidis : Fusion passionnelle

L’une est sociétaire de la Comédie-Française. L’autre écrivaine, peintre, « pute ». L’une n’a pas assez d’une vie pour exprimer tout ce qu’elle a en elle. L’autre en a vécu mille. Les deux sont brunes. Les deux sont des femmes lumineuses, flamboyantes, des féministes, des humanistes. La rencontre entre ces deux êtres intenses ne pouvait être que passionnelle. Dans sa loge, au-dessus de la salle Richelieu, Coraly Zahonero se confie sur ce rendez-vous virtuel avec une femme d’exception à l’histoire fascinante qui a donné naissance au Singulis Grisélidis qui sera joué cet été au festival d’Avignon. 

Comment êtes-vous devenue comédienne ?

Portrait Coraly_Zahonero_Rencontre_©Vincent Pontet_coll comedie-française_@loeildoliv

Coraly Zahonero : Je suis arrivée au théâtre par instinct. Née en province, Je n’allais pas au spectacle quand j’étais petite. Enfant, je cherchais un moyen d’expression. J’ai à peu près tout essayé : la peinture, la musique, le sport. Puis, un jour, j’ai vu à la télévision Francis Huster parler de théâtre. Sa façon de parler de sa passion, de son métier, m’ont touchée. J’avais 15 ans, j’étais un peu amoureuse du comédien, j’ai alors voulu essayer ce dont il parlait si bien. Mes parents m’ont offert un stage au cours Florent et j’ai eu une révélation. Je me suis sentie tellement bien sur le plateau, que j’ai eu envie de continuer. À ma demande, mes parents, qui ne sont pas du tout du sérail, m’ont inscrite au conservatoire de Montpellier et m’ont abonnée au théâtre des 13 vents. Très vite, j’ai eu mes premiers chocs : La veillée de Jérôme Deschamps avec qui j’ai travaillé depuis, et Lucrèce Borgia montée par Antoine Vitez. Ces deux spectacles ont été fondateurs pour moi. Ils ont marqué mon esprit d’adolescente. Après, tout est allé très vite. Guy Vassal, mon professeur au conservatoire, décide de produire Roméo et Juliette pour les festivals qu’il dirige dans le Sud. Il suggère au metteur en scène, Jean Négroni de m’auditionner pour être Juliette. Ce dernier m’engage immédiatement. J’ai alors 16 ans et demi. Avec l’assentiment de mes parents, j’ai tout quitté (lycée et famille) et suis « montée » à Paris pour les répétitions. Le jour où mes copains passaient le bac de français, je jouais la première de Roméo et Juliette au théâtre de Montpellier. Après cette experience, il m’était impossible de revenir à une vie normale d’adolescente et de faire ma terminale. Du coup, dès la rentrée suivante, je suis partie m’installer à Paris, où tout s’est enchainé très vite. Je n’avais pas encore 18 ans quand j’ai passé le concours du conservatoire national dirigé alors par Jean-Pierre Miquel. J’y ai été reçue à l’unanimité. Une fois administrateur du Français, Jean-Pierre Miquel m’y a engagée en 1994. J’ai alors 25 ans. Cela fait à présent 22 ans que je suis à la Comédie-Française.

D’interprète, vous êtes devenue metteuse en scène; comment s’est opérée cette transformation ?

Coraly Zahonero : Avec le temps, mon désir de théâtre s’est transformé. Aujourd’hui me confronter à la parole d’un poète, d’un auteur est presque plus important que l’acte de jouer. Quand j’ai débuté à 15-17 ans, j’étais mue par un besoin d’expression très fort. J’avais l’impression d’être si multiple qu’une seule vie ne pouvait me suffire pour dire tout ce qu’il y avait en moi. Le théâtre a canalisé cela. Aujourd’hui, ma vie de femme est construite, j’ai passé plus de 20 ans dans cette troupe magnifique, à travailler énormément, à faire des rencontres artistiques essentielles. Maintenant, j’ai besoin de questionner le monde dans lequel nous vivons. Mon engagement est devenu plus profond, plus politique aussi. La mise en scène, ou plutôt la conception de projets personnels se sont imposées naturellement. Je pense que ce qui m’est vital aujourd’hui, c’est de créer, bien plus que de jouer. J’en ai besoin pour me sentir vivante. J’ai véritablement commencé la mise en scène en 2011 avec Viento del pueblo, un spectacle musical que j’ai co-signé avec mon mari Vicente Pradal, qui est musicien. C’est la première fois que j’ai participé activement à l’adaptation et à l’écriture d’un texte. C’est un nouvel acte fondateur qui m’a permis d’appréhender autrement mon métier. Auparavant, en 2006, je m’étais essayée à la mise en scène dans un monologue,  L’inattendu de Fabrice Melquiot, au studio-théâtre, c’est là que j’ai constitué ma tribu pour la première fois : Véronique Soulier N’guyen au maquillage et Virginie Merlin pour les costumes et la scénographie. J’avais alors demandé à Thierry Hancisse de me diriger.

Comment, dans votre carrière, la rencontre avec Grisélidis Réal s’est-elle produite ?

Griselidis_Real_Coraly_Rencontres_©DR_@loeildoliv

Coraly Zahonero : Elle est arrivée totalement par hasard. C’est un coup de foudre absolu que j’ai eu avec cette femme. En me baladant un soir sur Facebook, je vois une petite vignette d’une vidéo postée par une connaissance. L’image m’intrigue, on y voit une vieille dame avec une toque en fausse fourrure panthère sur la tête. Son nom est magique, singulièrement beau : Grisélidis Réal… Mais qui est-elle ?
J’ai cliqué et j’ai découvert un entretien de 45 minutes réalisé par Pascal Rebetez en 2002. De la première à la dernière image, je n’ai pas décroché. J’ai été totalement absorbée par le personnage, sa vie, ses convictions. Cette découverte inouïe, virtuelle, imprévue, m’a totalement bouleversée. À la fin de ce visionnage j’ai voulu en savoir plus sur elle, découvrant qu’elle était morte depuis quelques années déjà. Puis j’ai fait connaissance avec ses écrits. J’ai lu tout d’abord Le noir est une couleur, son unique roman, autobiographique. Ce livre est d’une force impressionnante. Page après page, son incroyable destin se dévoile. Son parcours est d’une grande originalité. Elle s’est terriblement mise en danger. Pour vivre, pour se créer et s’inventer, il lui fallait renaître tel un Phénix. Elle l’exprime ainsi dans ses écrits, « l’autodestruction muée en subtile et flamboyante victoire » En France, peu de gens la connaissent, il m’a donc semblé impératif de la porter sur scène. C’est une pute qui défend le droit des putes et le faisant, elle démasque les hypocrisies et les injustices de notre société. J’ai pu, grâce au théâtre, permettre à un plus large public de découvrir ce que cette femme unique a à nous dire. Partager son humanisme.

Comment avez-vous adapté ses nombreux écrits, ses nombreuses prises de parole, en une pièce de théâtre ?

Griselidis par Coraly Zahonero 95_rencontre_©Jean-Erick Pasquier_@loeildoliv

Coraly Zahonero : J’ai fonctionné beaucoup par intuition. Durant une année, j’ai tout lu, tout écouté, tout vu, et compulsé dans mon ordinateur ce qui faisait écho en moi. Le travail a été titanesque, tant la matière était riche. J’ai été aidée par ma mère, ancienne sténodactylo, qui a gentiment retranscrit tous les entretiens de Grisélidis Réal. Pendant tout un été j’ai travaillé à construire une sorte de puzzle à partir de cette matière, organisant en monologue la parole de cette femme incroyable. Je crois que j’ai fait plus d’une quinzaine de versions différentes avant de trouver le ton juste, la bonne formule. Cela a été très artisanal. Je ne voulais surtout pas une pièce chronologique qui l’aurait enfermée dans une logique narrative. La seule chose qui était pour moi une certitude, une évidence, c’était le début et la fin du spectacle : Commencer par deux textes issus du Noir est une couleur – qui ont marqué sa renaissance au monde et construit son personnage – : la fuite et la première passe (qui en fait n’était pas vraiment la première…) et finir avec de la poésie, donc avec des textes véritablement travaillés, qui rendent compte de l’écrivain qu’elle était. Elle est née en 1929, son destin n’aurait peut-être pas été le même à une autre époque. Elle n’a jamais réussi à vivre de sa peinture ou de ses écrits. Seule la prostitution lui a permis de s’assumer et d’être libre. Malgré des épreuves terribles, elle ne s’est jamais positionnée en victime et a toujours gardé la tête haute. C’est cela que je trouve beau et puissant.

Que retenez-vous de cette rencontre, de ce coup de foudre ?

Griselidis par Coraly Zahonero_rencontre_©Vicente Pradal_@loeildoliv

Coraly Zahonero : Tellement de choses. Avec la parole de Grisélidis Réal, on peut construire mille spectacles. Le mien est celui de la rencontre entre elle et moi. Dans cette lettre magnifique, écrite à un ami qui l’a trahie, elle dit tout haut ce que personne ne veut entendre : à savoir que la plupart de ses clients sont des médecins, des politiques, des journalistes, des avocats, des commerçants…Elle le dit génialement avec une sincérité terrible, sans juger personne. La scène avec un client nain et bossu est un paroxysme absolu de l’humanisme contenu dans sa pratique de la prostitution. C’est extrêmement touchant et dérangeant quand elle raconte qu’elle caresse sa bosse malgré son épouvante parce-que « ça aurait très bien pu lui arriver à elle… ». Elle a une réelle empathie, une vraie compassion pour l’autre. C’est juste magnifique. Je crois que c’est en cela que réside sa force, c’est en cela aussi qu’elle est une artiste. Grisélidis a su transformer la prostitution en art, en science et en humanisme. Massacrée par l’éducation protestante qu’elle a reçue, elle a été frigide jusqu’à l’âge de 27 ans, un peu schizophrène aussi… elle a dû passer par l’autodestruction pour naître à elle-même et la prostitution fut son arme, celle qui lui a aussi permis d’aller à la rencontre des hommes. Du moins dans la première partie de sa vie. Avec sa fuite à Munich elle a provoqué le destin dans un acte de révolte insensé. Je crois, quand on analyse son parcours, que tout cela n’est pas arrivé par hasard. Elle-même l’a compris d’ailleurs, plus tard. Si une femme se retrouve dans une telle situation, à un moment de sa vie, c’est de l’ordre de l’histoire personnelle et intime. On n’a pas à la juger ni à la condamner…

Après avoir côtoyé cette figure du féminisme, quel est votre regard sur la prostitution ?

Griselidis par Coraly Zahonero 78_rencontre_©Jean-Erick Pasquier_@loeildoliv

Coraly Zahonero : Dans le cadre de ce travail, je suis allée à la rencontre de prostituées d’aujourd’hui. J’ai recueilli leur témoignage. Toutes ont des destins différents. Toutes celles que j’ai rencontrées pratiquent la prostitution librement et ont en commun une grande gentillesse et souvent une grande tendresse pour leurs clients. Leur connaissance de la sexualité des hommes est impressionnante. C’est comme si elles avaient accès à des mystères, à des complexités que la plupart des femmes ne connaîtront jamais. Elles sont des techniciennes de la sexualité, dotées parfois d’une grande psychologie. J’ai mesuré à quel point c’était un métier. Pas comme un autre, évidemment, mais hautement respectable.
La prostitution forcée est un autre sujet, car elle est assimilable à la traite d’êtres humains. Elle sert de paravent, de repoussoir, afin de permettre de ne pas considérer « les régulières ». Parler des femmes violées, victimes de réseaux mafieux (c’est aussi une réalité, terrible !), permet de ne pas parler de la prostitution en tant que transaction entre deux personnes adultes et consentantes. Cet amalgame effrayant et dangereux n’aide en rien à lutter contre les proxénètes et à sauver ces pauvres filles, mais réussit par contre très bien à précariser et à stigmatiser toujours davantage les travailleurs (ses) du sexe.

Le noir est une couleur de Griselidis Real_Folio _@loeildoliv

Tant qu’il y aura de la misère, économique et sexuelle, vouloir éradiquer la prostitution, est hypocrite et irréaliste. Un monde sans prostitution, c’est un monde utopique, un monde de « bisounours ». Une fois cela posé, je trouve que la seule façon d’appréhender la chose, c’est de donner une dignité aux femmes (et aux hommes) qui la pratiquent librement, et des droits. Il faut aussi donner des moyens à ceux qui luttent contre les réseaux. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Quand la société assumera qu’elle a la prostitution qui lui ressemble, cela sera peut-être un sujet moins difficile à traiter. En leur donnant des droits, on les rend plus fortes et on les aide à pouvoir choisir leurs clients. C’est en tout cas le message des prostituées que j’ai rencontrées. La sexualité peut être difficile et douloureuse. C’est une des conséquences des tabous hérités de la judéo-chrétienté. L’impact des religions est immense. Elles ont fait du corps de la femme un objet souvent haï parce-que convoité. Ce n’est pas pour rien que le corps des femmes est souvent caché dans les pays religieux. Le combat, la révolte des prostituées qui crient haut et fort que leur corps leur appartient et qu’elles en font ce qu’elles veulent, est important. Car, à mon sens, seule la femme concernée peut dire si elle est humiliée par un rapport sexuel.
Beaucoup de femmes peuvent l’être sans faire la pute et beaucoup de putes ne le sont pas alors qu’elles se font payer. Je trouve cela fort, extrêmement féministe comme discours. C’est révolutionnaire.

Que pensez-vous de la loi qui vient d’être adoptée et qui met le client à l’amende ?

Griselidis par Coraly Zahonero 31_rencontre_©Jean-Erick Pasquier_@loeildoliv

Coraly Zahonero : Elle est complètement hypocrite, c’est une catastrophe pour les travailleurs (ses) du sexe. Elle va entraîner leur précarisation. J’ai bien peur qu’à terme, cela crée une nouvelle fois, deux niveaux de prostitution : celle pour les riches, qui sera toujours cachée et qui fonctionnera avec les réseaux – l’affaire DSK résonne encore- et celle pour les pauvres qui vont refuser d’aller sur les lieux classiques de prostitution, craignant l’amende, et qui vont exiger d’aller chez la prostituée (ou ailleurs). Dans les rencontres que j’ai faites, une des femmes me disait que ça lui avait déjà été demandé mais qu’elle refusait encore, pour l’instant. Toutefois, devant la baisse de la clientèle, elle n’aura bientôt plus le choix. Alors oui, je trouve que les féministes et les politiques qui défendent l’abolitionnisme ont une vision idéologique et donc dangereuse. C’est en cela que je me retrouve dans le texte de Grisélidis Réal. Contrairement aux idées reçues et véhiculées, les hommes qui ont recours à la prostitution ne sont pas tous des pervers, des violeurs, des salopards. Ce sont le plus souvent des types à la sexualité frustrée, douloureuse ou compliquée. De nombreuses féministes, très brillantes, très intelligentes trouvent insupportable qu’un homme paye une femme pour faire du sexe avec elle. J’ai du mal à en voir la gravité, à partir du moment où la transaction se fait entre adultes consentants, je ne vois pas où est le problème. Résonne en moi ces heures de discussions avec ces prostituées, devenues des amies. Elles m’ont tellement raconté leur vie, leurs rapports aux clients. La parole de Grisélidis, que je n’ai pas connue, porte aussi celles de toutes ces femmes devenues des proches. Alors oui, je pense que la loi n’a pas à se mêler de cela, et à partir du moment où elles payent des impôts, elles doivent avoir les mêmes droits que tout le monde : la retraite, la protection médicale, etc… J’aime les femmes, profondément. Elles sont courageuses, elles sont fortes, pleine d’imagination. Grisélidis Réal est l’incarnation d’un féminisme qui me plait. En se battant pour conquérir sa propre liberté, et affirmer sa singularité, elle mène une lutte pour l’émancipation de toutes les femmes sans la détestation des hommes.

Envisagez-vous de faire d’autres spectacles autour de Grisélidis ?

Grisedilidis_real_Zahonero_Comedie_Francaise_©Vincent_Pontet_@loeildoliv.jpg

Coraly Zahonero : Pour l’instant, je ne me pose pas la question. Je l’ai joué quatre fois en 2013, cinq fois en 2014. Le spectacle trouve enfin son chemin. Né comme une carte blanche, le spectacle continue grâce à l’accueil du public, particulièrement réceptif. Souvent, les gens sortent bouleversés. Puis, Olivier Meyer l’a programmé au TOP dans son festival  » Seul (e) en scène  » et il est devenu mon producteur et diffuseur avec le Théâtre Jean Vilar de Suresnes. J’ai donc pu continuer à porter le projet, à le transformer. Depuis 2014, je l’ai énormément retravaillé. Le texte ne cesse d’évoluer. J’ai rajouté des choses, j’en ai coupées d’autres. Par exemple, depuis le massacre perpétré à Charlie hebdo, on ne peut plus blasphémer de la même façon.
C’est terrible ! J’ai donc voulu traiter cela aussi. La parole de Grisélidis Réal s’inscrit absolument dans la réalité du moment. C’est aussi pour cela que c’est très fort. La loi sur la pénalisation des clients tombe pile au moment où je joue le spectacle. Je me devais de le relever. Le spectacle est ainsi encore plus percutant. J’ai encore quelques pépites sous le coude et je me laisse absolument le droit de changer encore les textes. Ses enfants, qui sont ses ayant-droits me font totalement confiance. La rencontre incroyable qui nous unit, leur mère et moi, par delà sa disparition est étrange et mystérieuse, pour eux comme pour moi. Grâce à l’aide et au talent de ma maquilleuse, Véronique Soulier-N’guyen, j’ai pu réincarner Grisélidis Réal. Elle est devenue un personnage de théâtre. Une reine Egyptienne ! Elle est La Pute, une hétaïre majestueuse…

Propos recueillis par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore


Grisélidis d’après la parole et les écrits de Grisélidis Réal sera présenté au festival OFF d’Avignon
Le Petit Louvre – Les Templiers
23 Rue Saint-Agricol
84000 Avignon
Du 8 au 30 juillet – relâche les 14, 21, 28
à 18h15
Durée 1h10

Crédit photos © Vincent Pontet, © DR, © Jean-Eryck Pasquier & © Vicente Pradal

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