Und ou les folles errances d’une reine des glaces

Sombre, obscur, abscons, limite incompréhensible, le texte de Howard Barker, interprété par Natalie Dessay, devient mélodie, harmonie, poésie. Les mots se détachent, formant les notes d’une étrange partition qui nous transperce et nous bouleverse. Ici pas d’aria, pas de contre-ut, juste la voix parlée de la cantatrice qui module les émotions, passant de la détresse à l’aliénation, de la colère à la passion. Flamme incandescente qui vacille, braise ardente en manque d’oxygène, la comédienne subjugue dans ce glaçant monologue. Elle est Und intensément, à la folie.

L’attente est longue devant le théâtre des Abbesses. La foule se presse, impatiente. Les portes ne s’ouvrent qu’au dernier moment. D’un coup d’œil, tout s’explique. La scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy demande une préparation spéciale.

UND_Natalie_Dessay_Theatre_des_abbesses_©christophe_Raynaud_de_Lage_@loeildoliv

Alors que la salle est plongée dans l’obscurité, dans un halo de lumière, au centre, de la scène, telle une flamme incandescente, une goutte de sang figée, elle est là, droite, hiératique, immobile, comme posée sur une plateau blanc, sorte de déesse d’un temps révolu. Elle, c’est Und (fantasmagorique Natalie Dessay). Silhouette longiligne, immense, elle est moulée dans une robe rouge, empesée, empêchant tout mouvement. Les bras cachés derrière son dos, le visage grave, pâle, elle attend, dans un silence mortel, un homme, son amant, son bourreau…

Au-dessus d’elle, d’immenses plaques de glace, telles des lames menaçantes, sont suspendues aux cintres. De ces blocs translucides qui commencent à fondre, des gouttes d’eau s’échappent. Elles s’écrasent sur le sol dans un bruit sourd. Le temps semble arrêté, gelé. Le regard hypnotisé par cette vision intense d’une rare beauté, on espère entendre la voix cristalline de la diva. Il n’en sera rien. C’est autre chose que nous allons découvrir, une autre facette de celle qui fut une extraordinaire Reine de la nuit.

De l’étonnant spectacle qui s’offre à nous, on en oublierait presque la présence, côté cour, sur le devant de la scène, d’Alexandre Meyer, musicien de l’étrange, qui de ses instruments surprenants va donner la réplique à Und dans ce surprenant monologue.

Dans un souffle, les premiers mots fusent de la bouche de cette femme esseulée. Ils se poursuivent, se chevauchent, se mélangent, s’étranglent, se meurent et se ravivent. C’est le début d’une longue litanie qui laisse exsangue. Ecrit par le dramaturge anglais, Howard Barker, ce monologue est particulièrement ardu et abscons. Il faut toute l’intensité de l’interprétation de Natalie Dessay pour s’affranchir du texte et suivre les envolées lyriques, les pulsions délétères. Habitée par ce personnage singulier, la cantatrice s’efface pour laisser place à une comédienne se donnant corps et âme. Des phrases vides de sens, elle fait naître des images. De ce dialogue en solitaire, elle fait naître des rencontres. De ces intonations, des modulations de sa voix, elle stimule notre imagination et nous invite à un voyage onirique et obscur.

Vivante et flamboyante, prisonnière de cette prison de glace, elle impose sa présence lumineuse, brûlante. Elle parle de la mort comme d’une amie intime et familière. Elle évoque ses ancêtres, ses pairs. Aristocrate dans un monde chaotique qui se délite, Juive dans un pays qui les pourchasse, elle est un roc qui se fissure, mais jamais ne se brise. Elle est une reine enfantine convoquant des domestiques fantoches, jouant à la dinette ; une poupée de cire oubliée ; une femme éperdue, solitaire qui se réfugie dans la folie pour ne pas sombrer alors que tout s’écroule autour d’elle. Dans un fracas de tous les diables, un à un, les blocs de glace qui l’entourent se brisent en mille morceaux sur le sol immaculé.

Très vite, les mots se perdent, laissant notre esprit divaguer. Le sens des choses n’a que peu d’importance, seule, la voix cristalline nous retient, nous attrape, et nous embarque dans un tourbillon sensoriel, une expérience hors du commun. Poésie mortifère, digression lyrique, Und est une pièce atypique, sauvée in extremis des eaux gelées par la mise en scène inventive de Jacques Vincey et la fascinante performance de Natalie Dessay. Bouleversante, émouvante, elle est indéniablement Und, femme-enfant hors du temps, féline, amoureuse, jalouse, petite fille gourmande… Pour ses premiers pas de comédienne, la cantatrice brûle les planches, fait littéralement fondre la glace qui l’entoure et touche l’âme en entonnant le vibrant et profond kaddish de Maurice Ravel, dans un final qui laisse sans voix…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Und de Howard Barker
reprise
théâtre Déjazet
41, boulevard du temple
75003 Paris
jusqu’au 13 octobre 2017
Du lundi au samedi 20h30
Durée 1h10

Adaptation française de Vanasay Khamphommala publiée aux Editions théâtrales
mise en scène de Jacques Vincey
dramaturgie de Vanasay Khamphommala
scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy
lumières de Marie-Christine Soma
musique & son d’Alexandre Meyer
costumes de Virginie Gervaise
maquillage & perruque de Cécile Kretschmar
avec Natalie Dessay & Alexandre Meyer

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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