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Les anciennes odeurs, au cœur des amours perdues

Une odeur, un geste, une attitude, une saveur, un rien parfois suffisent à se souvenir de sentiments enfouis, oubliés, rangés dans un recoin de notre mémoire. Ces réminiscences qui ont la saveur des madeleines de Proust, qu’elles soient amoureuses, amicales ou familiales, nous prennent par surprise, par vague. Elles nous secouent, nous ébranlent. Avec beaucoup de délicatesse et d’intensité, la mise en scène de Richard Guedj souligne le texte ciselé et profond de l’écrivain québécois Michel Tremblay qui s’empare et explore ces résurgences d’un passé commun. Malgré le jeu disparate des comédiens, Marwan Berreni tout en fureur et fragilité, Yannick Debain tout en froideur et distance – le public se laisse prendre à cette histoire d’amour universelle qui touche autant les homos que les hétéros… troublant !…

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Le rideau se lève sur un bureau. Un fauteuil dans les tons gris, accueillant, confortable, attend le lecteur devant une bibliothèque dessinée sur le papier peint. Un porte-journaux, quelques objets « design » sont posés ça et là, donnant à l’ensemble une ambiance « cosy ». Les moulures croquées sur les murs renforcent l’idée d’un intérieur bourgeois. Dos à la salle, un homme, élégant, entre deux âges, est assis sur un tabouret en bois et métal de style industriel. Professeur de français de son état, Jean-Marc (impassible Yannick Debain) corrige à haute voix des copies. Désabusé, il commente les fautes d’étourderie, les plus évitables. Plongé dans son travail, il n’aperçoit pas la silhouette masculine, juvénile, qui se glisse derrière lui.

Pull orange flashy, la trentaine en ligne de mire, Luc (touchant Marwan Berreni) pénètre sans crier gare dans l’intimité de son ex-compagnon. Il y a ses habitudes après sept années de vie commune dont plus de trois passées dans cette maison. Fantôme coutumier des lieux, le jeune homme aime venir à l’improviste, humer les odeurs familières, se ressourcer, se rattacher à un ancrage chaleureux sans se soucier des sentiments de celui qui l’a remplacé dans le cœur de Jean-Marc. Perdu, le jeune homme cherche un visage familier, une oreille attentive. Comme toujours, c’est vers celui qui fut son pygmalion, son amant, qu’il trouve réconfort et consolation.

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Pourtant, cette fois, tout semble différent. Ebranlé face à la mort imminente de son père, le jeune homme s’interroge sur le sens de la vie, sur ses choix, sur ses sentiments, sur ses renoncements. Rêvant de brûler les planches, il connaît la célébrité sur le petit écran en jouant un garçon à l’intelligence limitée et au fort zozotement. En proie au doute, il ne supporte plus la pression médiatique, ni de s’être éloigné de son idéal. Jean-Marc, lui, s’imaginait écrivain à succès, il n’a jamais percé. Il est et reste le professeur charismatique qui séduit ses élèves et modèle leurs pensées.

Alors que chacun semble être passé à côté de son destin, des odeurs anciennes, celles des vieux livres, du tabac froid de la pipe, d’un parfum oublié, ravivent les souvenirs enfouis, la passion à peine éteinte, les blessures toujours vives, les trahisons intimes. Durant une nuit, les deux hommes, en toute franchise, en toute honnêteté, vont enfin se livrer. Sans fard, ils vont se parler, régler leurs comptes avec violence pour mieux se pardonner, se retrouver. Les mots fluides, sensibles, tranchants, de Michel Tremblay se déversent en flots. La parole libératrice émeut, touche. Leur histoire, si banale, si universelle, pourrait être la vôtre, la mienne. Le public s’identifie facilement à ces deux amants. Tous ont connu ces réminiscences olfactives, « proustiennes », qui remuent la mémoire et bouleversent. En jouant sur ces petits cailloux semés qui nous rappellent nos joies, nos peines, l’auteur québecois nous invite dans l’intimité de ce couple. On ressent leurs fêlures, leurs colères, leur tendresse et leur compassion.

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Avec fougue et délicatesse, Marwan Berreni s’empare de son personnage. Ce jeune comédien de 27 ans, qui, à l’instar de son personnage, connaît la célébrité cathodique en jouant dans Plus belle la vie sur France 3, interprète avec beaucoup de justesse le tourmenté Luc. Il est vibrant et intense quand il évoque la maladie de son père. Il touche l’âme. Plus en retrait, Yannick Debain incarne un Jean-Marc distant, un homme qui s’est brûlé les ailes en donnant son cœur au jeune homme il y a de cela une dizaine d’années. Toujours amoureux de Luc, il semble se contraindre à ne plus rien éprouver, à se contenter d’une vie sans passion, sans folie, pour ne plus souffrir, ne plus jamais avoir mal.

Si l’ensemble séduit et convainc, la pièce n’a pas la force du Tango en bord de mer de Philippe Besson. Il manque à ces Anciennes odeurs, une profondeur, une férocité, une cruauté que seules les blessures passionnelles peuvent provoquer. Ne boudons pas pour autant notre plaisir et laissons l’amour nous cueillir au détour des mots !…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Les Anciennes Odeurs de Michel Tremblay titillent nos narines au théâtre du Marais

Les anciennes odeurs de Michel Tremblay
Théâtre du marais
37, rue Volta
75003 Paris
jusqu’au 29 mai 2016
du vendredi au samedi à 21h30 et Dimanche à 15h.
Durée : 1h20

mise en scène de Richard Guedj
avec Yannick Debain, Marwan Berreni

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