Derrière les montagnes, autopsie d’une thérapie familiale

Inaudibles trop longtemps, les mots frappent, brûlent. Ils révèlent l’indicible vérité, le douloureux désamour entre une mère et son fils putatif. Chacun, l’un après l’autre, libère sa conscience, dévoile ses fêlures et se confesse à l’attention d’un dieu sourd, ingrat et oublieux. Elle, la mère nourricière, tragédienne dans l’âme, coupable de tous les maux. Lui l’enfant sauvé des eaux, ange ténébreux, pièce rapportée. Porté par deux comédiens habités, le texte sensible, sobre, d’Olivier Chenille, se charge d’une force émotionnelle troublante, intense et vénéneuse… captivant !...

Le lourd rideau rouge, fermé, laisse entrevoir une lumière blanche, froide. Il semble frémir d’une fébrile agitation. Le noir se fait. Des notes de musique résonnent et rompent le silence. Des mots lumineux, tirés de la Bible, viennent se graver sur la pourpre tenture. Ils annoncent le premier des 3 actes de ce drame familial.

Dans un bruissement de tissus, la scène se dévoile, sobre, épurée, presque vide. Sur deux cubes lumineux, face au public, sont installés deux comédiens, une femme et un jeune homme. Visages fermés, postures hiératiques, leur buste est zébré d’images qui défilent sur et derrière eux. Cette vidéo sera le seul et unique élément de décor, la seule ouverture vers l’extérieur, de ce huis-clos étouffant.

Lui, c’est Serioja (ténébreux et juvénile Olivier Chenille). Le poil noir, frisé, l’attitude fébrile, il s’interroge sur son existence. Nouveau-né abandonné en Bulgarie par une mère dont il ne sait rien, recueilli par un couple en mal d’enfant, il finit recalé au second plan après la naissance du fils légitime, quatre mois après son adoption.

Elle, c’est Catherine (vibrante et lumineuse Joana Preiss). Cheveux châtains, longs, détachés, regard sombre, triste, elle est la mère protectrice ou indifférente, la femme, l’héritière. Sa vie semble sur le fil du rasoir, comme arrêtée en plein vol. Antoine, son tout petit, son enfant chéri, a disparu. Depuis plus d’une semaine, il n’a pas donné de nouvelles. Pour cette louve, tous sont coupables : son mari, son fils de « seconde zone ».

Confrontés au vide laissé par l’être aimé, à tour de rôle, leur parole va se libérer. Les reproches, les doutes, les évidences vont être dits. Sans courroux, sans méchanceté, les mots, trop longtemps enfouis, vont sortir du silence, les secrets de famille, être dévoilés.
Sans échanger, sans se regarder, chacun laissera échapper sa vérité. Douloureuse, contestable ou déformée par le prisme de leur ressenti, elle finira par irriter, agacer l’autre. Alors, salvatrice, la colère explosera. Dans un dernier cri, l’indicible sera révélé. Terrible, honteux, il laissera exsangue nos deux protagonistes, le mari étant mort empoisonné. Toute haine oubliée, l’amour naîtra, fébrile, vacillant, au sein de ces cœurs meurtris.

Comme ils blessent, les mots de ce combat tragique, de ce huis-clos suffocant. Ils frappent, cruels, brutaux et âpres, nos deux survivants d’une famille détruite. Ils interrogent et poussent chacun dans ses retranchements, en quête de réponses à leurs doutes, à leurs meurtrissures. Pas de remords, non ; pas de fautes avouées, pardonnées ; juste, une dernière fois, une première fois, se parler.
L’écriture du jeune dramaturge est douce, fluide. Elle touche le cœur. Elle émeut par sa simplicité. Portée par une mise en scène épurée, sobre, et par deux comédiens intenses, elle se révèle terriblement forte, puissante, bouleversante. Sublime, Joana Preiss est cette mère étouffante et distante. Fiévreux, ardent, Olivier Chenille est ce jeune homme en mal d’identité. A l’instar de ces vagues sombres, violentes, qui défilent en filigrane sur le mur du fond de la scène, de ces scènes religieuses où le corps du Christ est malmené, crucifié, tous deux nous entraînent dans les noirceurs de l’âme, dans la froideur des amours déçues… Fascinant !..

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Aff_couv_Derriere_les_Montagnes_Olivier_Chenille_@loeildoliv
Derrière les montagnes, drame familial à découvrir au théâtre du Marais

Derrière les montagnes d’Olivier Chenille
Théâtre du Marais
37, Rue Volta
75003 Paris
jusqu’au 8 juin 2016
le mercredi et le dimanche à 20h30
Durée 1h10

Mise en scène d’Olivier Chenille
avec Joana Preiss et Olivier Chenille

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