L’Autre, mise en scène de Thibaut Ameline… Autopsie froide du couple

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L’autre de Florian Zeller explore le couple au théâtre du Poche-Montparnasse

De son regard sensible, clinique, Florian Zeller scrute les éraflures, les blessures et les fêlures du couple. Sans complaisance, avec inquiétude et dureté, il dessine un monde sombre où le quotidien, la routine, le rapport à l’autre, sont autant d’épines qui égratignent, abîment l’amour, l’intimité, la complicité. De son écriture ciselée, concise, précise, il réinvente le sacro-saint trio théâtral – homme, femme, amant – lui ôtant sa puissance comique pour lui imprimer noirceur et cynisme. L’absence de décor, l’invisible mise en scène de Thibault Ameline et le jeu détaché des trois comédiens amènent avec virtuosité le spectateur au bord du précipice, l’obligeant à réfléchir sur sa propre histoire… Malmené, brinquebalé, on ne ressort pas indemne de cette expérience singulière, amère et salvatrice.

L’argument. Elle et Lui doivent se rendre à l’évidence : du fait des règles draconiennes qu’ils s’étaient imposées, leur amour n’a pas survécu à la vie de couple. Les voici confrontés à l’échec, à leur solitude respective, et à cet Autre qui rôde autour d’eux.

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Le mari (Benjamin Jungers) en proie aux tourments de l’Autre (Jeoffrey Bourdenet) © Pascal Gely

La critique. Tout est noir. Les murs, le coffre-lit. Rien pour égayer le décor, pour perturber l’œil du public. Seuls, les personnages, les mots, sont importants. Le reste n’est que bavardage, bruit, perturbation visuelle. Allongés au centre de la scène, deux corps s’étreignent. L’homme (ténébreux et effrayant Joeffrey Bourdenet) regarde la femme endormie (flamboyante et distante Carolina Jurczak). Son sommeil est paisible. L’heure tourne, il doit partir. Elle se réveille, sombre. Elle aimerait qu’il reste encore un peu. Rien ne presse. L’amour étreint ces deux êtres. Et pourtant, c’est un couple illégitime que l’on vient de surprendre. Lui, c’est l’autre, l’amant, le meilleur ami du mari. Elle, c’est la femme, l’épouse, la maîtresse.

Après l’abandon des corps, la réalité brutale les rattrape. Tous deux s’interrogent sur l’avenir : doivent-ils tout avouer ou garder cette aventure secrète, quittes à en subir les conséquences ? Faut-il protéger l’innocence du mari ? Est-ce que cela n’était qu’une histoire de sexe sans lendemain, ou un coup de foudre ? Qu’en est-il du couple légitime ? Survivra-t-il à cette entorse ? Aime-t-elle encore son mari ? La vie commune a-t-elle eu raison de leurs sentiments ? Les différentes réponses possibles à ces multiples questions servent de terreau à Florian Zeller. Il en explore de sa plume vive, précise et acide, les moindres recoins avec une minutie extrême et une froideur clinique. Rien n’échappe à sa sagacité. Son désir de comprendre l’impossibilité du couple à surmonter le quotidien, à se réinventer pour fuir la routine, le pousse à disséquer les affres de ce duo amoureux à peine né, et déjà en perdition. Il imprègne le texte d’une vision du monde pessimiste et angoissante où il semble que les êtres soient incapables d’accéder à la félicité. Souffrance, soupçon, tourment, suspicion finissent toujours pas s’instiller au cœur du couple et craquèlent un bonheur de carton–pâte.

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Elle (Carolina Jurczak) abandonnée devant l’Autre (Jeoffrey Bourdenet) © Pascal Gely

Afin de laisser aux mots toute leur force, et aux gestes leur véracité, Thibault Ameline a voulu une mise en scène réduite a minima, presque invisible. Pas de faux-semblants, pas de fard : les comédiens incarnent ici littéralement leurs personnages. Ils sont la femme, la tentatrice, la maîtresse, l’amant, le mari, le lâche, le couple, l’amour, la mort. Carolina Jurczak est éblouissante. Son incandescente beauté contraste avec la froideur de son jeu, la sécheresse de son amour. Le juvénile Benjamin Jungers se glisse sobrement dans la peau de l’homme blessé, bafoué. Il imprègne à son personnage fragilité, maladresse et violence rentrée. Lunaire, il est happé par l’inquiétante et menaçante présence de « l’autre » qu’interprète avec brio l’élégant Jeoffrey Bourdenet. La silhouette longiligne, il hante la scène comme une ombre sourde au bonheur, un miroir de nos peurs, une graine de suspicion qui s’insinue au moindre doute, à la moindre faille. Il est l’amant, la mort, l’autre, et le double de soi-même.
Séduit par la beauté de la langue, par le phrasé ciselé de Florian Zeller, le spectateur est en permanence sur la corde raide de sa propre histoire. Mal à l’aise, il s’interroge sur sa vie, sa conception du couple. Certains sortiront enchantés par la fluidité et le modernisme du texte. D’autres seront plus dubitatifs. La froideur, le cynisme de la pièce, les laisseront au mieux, de marbre, au pire, un peu agacés par cette satire trop réaliste des rapports sociaux. Bien qu’étrange et éprouvante, l’expérience vaut le coup d’être vécue !…

L’autre de Florian Zeller
Théâtre du Poche-Montparnasse
75, Boulevard du Montparnasse
75006 Paris
A partir du 1er décembre 2015
Du mardi au samedi, 21h, dimanche 15h
durée 1h10

Mise en scène Thibault Ameline
Avec Jeoffrey Bourdenet, Benjamin Jungers, Carolina Jurczak
Lumières de Quentin Vouaux
Création sonore de Madjo

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