Brigitte Enguerand

La Maison de Bernarda Alba, de l’enfer d’être née femme

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La Maison de Bernarda Alba de Federico García Lorca se joue à la Comédie-Française

L’atmosphère est pesante, aride, électrique sur la scène de la salle Richelieu de la Comédie-Française, rappelant la chaleur sèche de la campagne andalouse. Dans cette ambiance monastique où à chaque mot prononcé affleure le drame, neuf comédiennes exceptionnelles vibrent intensément, douloureusement et percutent nos âmes et nos consciences avec violence retenue, sauvagerie sous tendue et beauté flamboyante. Au diapason de la troupe du Français, très vite, le public manque d’air, subjugué par ce huis-clos féminin sous haute tension. Subtilement porté par une sobre mise en scène et une délicate scénographie aux faux airs de flamenco, cette Maison de Bernarda Alba bouleverse au cœur et au corps. La modernité du texte du poète espagnol est révélée en pleine lumière… Terriblement humain, c’est saisissant !..

La scène de salle Richelieu de la Comédie-Française est presque nue. A peine éclairée, l’atmosphère semble sombre. Un mur noir légèrement ajouré fait office de cloison. Une table en bois, assez rustique, sur laquelle sont posées quelques vaisselles, et une dizaine de chaises paillées semblent bien être les seuls éléments de décor. L’espace est confiné. Nous sommes en 1930, en Andalousie, derrière les hauts murs de La Maison de Bernarda Alba (fabuleuse Cécile Brune). Son second mari vient de mourir. C’est le jour de son enterrement. Deux servantes (méconnaissables et épatantes Elsa Lepoivre et Claude Mathieu) s’agitent dans ce qui semble être la cuisine ou la salle-à-manger et dissertent sur l’avenir de cette famille endeuillée, tout en préparant le sinistre banquet réunissant les proches du défunt. On est dans l’Espagne pré-franquiste, catholique et obscurantiste. Le pays est encore marqué par l’Inquisition.  Les femmes, et tout particulièrement, celles qui ne sont pas encore mariées, ont à peine le droit de respirer. Afin de respecter la tradition séculaire, Bernarda Alba, en chef de famille tyrannique, obsédée par son honneur, décide de clore les portes de sa maison pour les huit années à venir. Soumises à cette coutume inhumaine, ses 5 filles, mais aussi la grand mère fantasque (époustouflante Florence Viala), n’ont d’autre choix que porter le deuil et se voir enfermées vivantes dans cette tombe…

Les femmes de la maison Alba réunit un soir d'été © Brigitte Enguerand
Les femmes de la maison Alba réunit un soir d’été © Brigitte Enguérand

Dans ce huis-clos exclusivement féminin, les premières tensions sourdent. Angustias (saisissante Anne Kessler, qui remplace au pied levé Véronique Vella blessée), l’aînée, issue d’un premier mariage, est la plus laide des sœurs, mais c’est aussi la mieux lotie. Elle a une dot. Elle est la seule héritière de son beau-père et a donc une chance de trouver un mari et de fuir cette prison. D’ailleurs, le plus beau jeune homme de la région, Pepe le Romano (troublant Elliot Jenicot), entiché d’Adela la cadette (lumineuse Adeline d’Hermy), ne s’y trompe pas et commence à courtiser la vieille fille de … 39 ans. La guerre entre les sœurs est déclarée. Prisonnières des murs, obligées de renier leurs émotions, leurs sentiments et leurs désirs, avides d’amour et de chair, elles finissent toutes par fantasmer cet homme idéal, fantôme humain quasi absent de la scène. Exaltées intérieurement, elles sont dans l’obligation d’enfouir leur ressenti au plus profond d’elles-mêmes. Leur mère, en véritable douairière, veille, surveille. Le regard inquisiteur, elle n’a qu’une obsession : « que le front de sa maison soit lisse. »

Adeline d'Hermy et Jennifer Decker jouent deux soeurs entre amour, jalousie et haine © Pascal Victor
Adeline d’Hermy et Jennifer Decker jouent deux soeurs entre amour, jalousie et haine © Pascal Victor

Mais derrière les sombres persiennes, la chaleur andalouse échauffant leurs sens déjà en ébullition, un conflit d’une rare violence est sur le point d’éclater. Les cinq sœurs, captives de leurs consciences et de leurs croyances, s’épient et se querellent. Toutes envient et jalousent le destin de leur aînée. La cadette, la plus jolie, finit par briser ses chaînes et s’émancipe du carcan sociétal. Quel que soit le prix à payer, elle décide d’être libre et s’offre sans retenue aux étreintes de ce mâle viscéralement désiré. La fatalité est en marche. Implacable, le funeste destin s’est installé dans le paisible foyer de l’hiératique Bernarda, totalement inconsciente du drame qui s’y joue. Point de fin heureuse pour celle qui décide d’aimer, la mort est l’unique échappatoire. Mais coûte que coûte, l’honneur des Alba doit être sauf…

La tragédie est palpable. L’issue en est attendue dès les premières minutes. Mais ce n’est pas là l’essentiel. Tout est dans la puissance des mots du poète andalou. Face à l’aridité de ce monde rural enfermé dans ses croyances ancestrales, il dévoile une riche palette de sentiments et d’émotions. Il fait éclater avec violence la sensualité jamais assouvie de ces femmes, de ces filles à la recherche de l’étreinte salvatrice. Avec une justesse inouïe, il peint la douleur et le désespoir d’être née dans un corps de fille, dans une société conservatrice où l’homme est tout, la femme n’est rien, ou plus exactement, n’est que la victime consentante d’un enfermement physique et moral. Cru, brutal, le texte, nouvellement traduit par Fabrice Melquiot, est parfaitement ciselé. Il fait mouche et effrite nos belles consciences. Sa modernité fait écho à la violence encore faite aux femmes de nos jours. Quelle puissance !…

La Maison de Bernarda Alba
Cécile Brune, fabuleuse dans le rôle de la hiératique Bernarda Alba © Brigitte Enguérand

Afin de ne pas ternir ce diamant brut, la mise en scène de Lilo Baur est discrète, subtile, juste esquissée. Parfaitement équilibrée, elle est soutenue par le minimalisme de la scénographie, par l’étrange beauté des décors d’Andrew D. Edwards, et surtout, par l’incroyable talent de nos neufs comédiennes. Cécile Brune, droite, impériale, éblouit la scène. Elle incarne avec aplomb cette mère tyrannique, terrible, qui laisse parfois transparaître derrière le masque dur de son visage, un sourire, une douceur presque maternelle. L’élégante Elsa Lepoivre est étonnante de vérité dans ce rôle à contre-emploi de bonne vieillissante qui a plus de bon sens que ses maîtresses. Florence Viala est irrésistible en mamie loufoque et fantasque. Coraly Zahonero et Claire de la Rüe du Can offrent à leurs personnages fort discrets une émotion douce, délicate. Quant à Adeline d’Hermy, elle est merveilleuse, éclatante, triomphante. A l’opposé de ses aînées, elle incarne avec fougue et violence la femme dans toute sa beauté, dans toute sa sensualité. Le reste de la troupe est en parfaite harmonie. Le texte coule, étonnant, puissant. Il résonne et frappe au rythme d’un flamenco passionné qui égrène ses notes avec force et ferveur. Les chorégraphies de Claudia de Serpa Soares viennent soutenir cette étrange et vibrante musicalité. Les ébats entre Adela et Pepe en sont sublimés.

Face à tant de beauté, de cruauté et de violence, la salle retient son souffle. Subjuguée, ébranlée, elle se laisse emporter par ce cri, cette vague, par cette vision magnifique de l’enfer. Fascinant !…

La douce Magdalena (Coraly Zahonero) et la rêveuse Adela (Adeline D'Hermy) © Brigitte Enguérand
La douce Magdalena (Coraly Zahonero) et la rêveuse Adela (Adeline D’Hermy) © Brigitte Enguérand

La maison de Bernarda Alba
Comédie-Française
Salle Richelieu
jusqu’au 25 juillet

Mise en scène de  Lilo Baur
Scénographie d’Andrew D. Edwards
Costumes d’Agnès Falque
Lumières de Fabrice Kebour
Musique originale et réalisation sonore de Mich Ochowiak
Travail chorégraphique de Claudia de Serpa Soares
avec Claude Mathieu, Anne Kessler, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Florence Viala, Coraly Zahonero, Elsa Lepoivre, Adeline d’Hermy, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, Claire de La Rüe du Can, Claire Boust , Ewen Crovella, Charlotte Fermand, Thomas Guen , Solenn Louër, Valentin Rolland

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