Vanasay Khamphommala, artiste à nu 

Silhouette immense, longiligne, voix opératique, cheveux longs, Vanasay Khamphommala aime jouer avec son corps, le maltraiter, l’exhiber, s’en servir comme d’un outil théâtral. Après son troublant et sadomasochiste Orphée Aphone, le dramaturge de Jacques Vincey, directeur du Théâtre Olympia de Tours, propose en cette période post-Confinement d’apporter l’art à la maison avec une création dont le titre en dit long : « Je viens chanter chez toi toute nue en échange d’un repas ». Rencontre. 

Comment le confinement a t’il agi sur vous ? 

Vanasay Khamphommala : Le confinement a été l’occasion d’un recentrage sur l’essentiel, avec une réflexion intense, nourrie en particulier par les échanges avec les artistes accompagné·e·s par les CDN de Tours et Bordeaux auxquels je suis associée, et par la lecture. 

D’ou vient l’idée de Je viens chanter chez toi toute nue en échange d’un repas ? 

Vanasay Khamphommala : D’un désir de revenir à l’essentiel, justement : la rencontre, l’intime, après deux mois passés seul.e.s. L’idée a germé grâce à deux lectures. La thèse de Marie-Pierre Lissoir sur les pratiques musicales en milieu rural au Laos – d’où mon père est originaire – , où les musicien·ne·s, qui n’ont pas de statut professionnel, sont invité·e·s aux fêtes où on leur donne double ration de nourriture et d’alcool dans l’espoir d’une performance. Et Queer Art de Renate Lorenz, notamment son analyse du travail de Jack Smith, qui examine la manière dont les artistes « queer » construisent leur travail en dehors des milieux institutionnels et des cadres conventionnels de performance.
Pendant le confinement, on a aussi beaucoup parlé de remettre en question les modèles économiques et écologiques prévalents dans nos pratiques culturelles, ce qui rejoignait une réflexion déjà en cours dans la compagnie, Lapsus chevelü. Je voulais faire tout de suite une expérience qui aille dans ce sens, sans transaction financière, avec un impact écologique minime.

Dans votre dernier spectacle vous vous mettez déjà à nu, vous vous servez de votre corps comment élément scénique. Quel est ton rapport avec lui qu’il soit physique ou sexué ? 

Vanasay Khamphommala  : C’est finalement moins la question de mon rapport au corps que la question de mon rapport à l’art en général. Toutes les œuvres d’art qui me touchent, me bouleversent, ont une dimension érotique : je me ressens face à elles dans un état que je ne peux que comparer à l’amour et au désir. Je cherche à leur contact un trouble qui sollicite ma pensée, mon imaginaire, mon corps. Dans mon travail, je cherche à retrouver ce trouble.
La nudité fait aussi partie d’un travail pour revenir à l’essentiel, et c’est un travail difficile, qui ne fait que commencer lorsqu’on retire ses vêtements. C’est à ce moment là qu’on découvre à quel point le corps nu se dissimule encore derrière des attitudes, des gestes, des comportements. Il faut aussi déconstruire tout un ensemble de projections, pour soi comme pour le public, que le corps nu peut susciter. On découvre à quel point la nudité du corps est chargée culturellement, en quoi elle constitue encore un costume à dépasser pour atteindre une nudité autre.
Comme l’écrit Genet, « Je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène […], tel que je ne saurais — ou n’oserais — me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être » : le théâtre nous révèle dans notre nudité, dans d’autres nudités. Il ne s’agit jamais d’une recherche de souffrance, ni de plaisir, d’ailleurs. Il s’agit de partager avec le public, sans la juger, une expérience du corps qui dépasse les cadres prescriptifs, notamment des usages sociaux, du genre, ou des normes érotiques.

Ce projet en appartement aura t il un déclinaison plateau ?

Vanasay Khamphommala : Ce n’est pas prévu, car l’intérêt pour moi de ce projet est de sortir des formats habituels de création et de diffusion, et de faire l’expérience d’une intimité partagée qui n’est possible que dans ce contexte. Je le propose actuellement à Tours car c’est là que j’habite, et jusqu’ici on ne pouvait pas se déplacer au-delà de 100km. Mais j’aimerais beaucoup le proposer ailleurs, lorsque je travaille de manière prolongée quelque part, en association avec les lieux qui accompagnent mon travail. C’est une manière particulière peut-être, mais très concrète d’inscrire le travail sur un territoire, de rencontrer les gens qui l’habitent. En tout cas, cette création m’aide à penser d’autres modèles économiques et écologiques pour la création, et modifie mon rapport à la performance : tout ça aura des répercussions sur les projets ultérieurs, c’est sûr.

Quels sont tes autres projets  ? 

Vanasay Khamphommala : Je reprends demain les répétitions pour le spectacle que je crée avec les comédien.ne.s permanent.e.s du Théâtre Olympia à Tours, Monuments hystériques, dont la création a été interrompue en mars. C’est un projet prévu pour s’adapter au contexte dans lequel il est joué — on n’en demandait pas tant ! Mais on devrait donc pouvoir intégrer les consignes sanitaires au travail et le jouer dès le mois de juin et à l’automne. Et je prépare une nouvelle création pour 2021, dans la continuité d’Orphée aphone et de mon travail sur les Métamorphoses d’Ovide, autour de la figure d’Écho, dont je suis en train d’écrire le texte.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 

Vanasay Khamphommala de la compagnie Lapsus chevelü

Crédit photos © Marie Pétry et © DR

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