Tony Kushner, lanceur d’alerte de la montée insidieuse des populismes

Au TnBA, Catherine Marnas plonge avec subtilité burlesque dans l’aube brune, en montant la toute première pièce de Tony Kushner, connu pour son célèbre diptyque théâtral sur le sida, Angels in America. Réécrite pour coller à l’actualité par l’auteur lui-même, A Bright Room Called Day montre l’incapacité de l’homme à sauver la démocratie du fascisme. Sidérant de lucidité !

A Berlin, le soir du réveillon annonçant l’arrivée de l’année 1932, règne une douce insouciance. Dans l’appartement bourgeois de la blonde Agnès (intense Julie Papin), une comédienne de seconde zone, la fête bat son plein. Paulinka, une jeune actrice (éthérée Annabelle Garcia), qui n’a pas froid aux yeux, Annabella (étonnante Agnès Pontier), une portraitiste qui met son talent au service de la cause communiste, Husz (ténébreux Simon Delgrange), un cinéaste hongrois exilé, révolutionnaire borgne et amant de la charmante hôtesse et Baz (éblouissant Yacine Sif El Islam), un homosexuel déluré, un brin cynique, travaillant pour l’institut de la sexualité, parlent de tout, de rien, de politique, de capitalisme de drogue, théorisent sur l’avenir, imaginent un monde plus juste, plus humain. L’alcool coule à flot. Tous se lâchent dans ce relatif confort, d’autant que rien ne laisse présager, la rapidité de ce qui va suivre : l’effondrement de la démocratie, l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’ère nazi.

Qui pouvait prévoir cette fatale issue ? Comment y croire ? Pourtant, les signes annonciateurs du déclin sont tous là, en filigrane, imperceptibles, mais terriblement présents. Impensable, le peuple ne laissera pas faire cela. Les politiques, oui. Empêtrés dans leur égo, leur désir de victoire, pour une once de pouvoir en plus, ils se déchirent, refusant de voir le précipice qui s’ouvre sous leurs pieds. Après tout, il y a des gardes fous. L’extrême ne peut gagner. Quelle erreur ! En quelques mois, le beau salon perd son éclat, Agnès le sommeil, hanté par un bien étrange fantôme (troublante Bénédicte Simon). Ses amis, tous issus de la gauche intellectuelle berlinoise, ont fui le champ de ruine, la fin des idéologies, du communisme, des libertés. Au loin, le Reichstag brûle, les juifs sont persécutés, les livres, portes vers la connaissance, le savoir, sont brûlés dans des autodafés. Rien ne va plus. Le diable s’est installé en Allemagne.

Loin de se limiter aux années 1930, à un simple récit de l’avènement démocratique du IIIe Reich, l’habile Tony Kushner entremêle les époques et fait un parallèle sidérant avec les années Reagan, leurs conséquences à long terme sur les États-Unis. Ainsi, l’histoire se répète sans cesse. Les fondements fragiles de nos sociétés modernes vacillent toujours et encore. Il suffit d’un rien pour que le populisme l’emporte sous tout autre forme de courant politique plus modéré, plus censé, plus humain.

Effet Trump ! Alors que Catherine Marnas, directrice du TnBA, s’intéresse de près à cette pièce peu connue en France, l’auteur New Yorkais s’inquiète des agissements fous, délétères, de l’actuel locataire de la Maison Blanche et s’apprête à la remonter dans une version nouvelle. Revue, amplifiée pour être en phase avec l’actualité, elle met en scène le double de l’auteur (épatant Gurshad Shaheman), qui vient mettre en garde en raturant, corrigeant son texte, aidée non sans humour par une chanteuse bohème (lumineuse Sophie Richelieu) tout droit sortie du East Village des années 1980, rongé par le Sida, le racisme.

Avec l’accord de l’auteur américain, la metteuse en scène française s’empare avec un angélisme tout mesuré, de ce brûlot visionnaire, annonciateur de grandes catastrophes. Délicatement, sans crier gare, elle lui donne un souffle diabolique, une densité effrayante qui résonne avec les événements politiques récents secouant les démocraties occidentales. Le populisme partout gagne du terrain, mais notre raison, notre intellect, nous empêchent de voir l’inconcevable. Que faire ? C’est précisément la question posée par la pièce. Doit-on laisser faire, paralysé par la peur tout en étant persuadé que c’est une forme de résistante ultime, en espérant que rien ne se passe ? C’est l’attitude d’Agnès, le personnage principal. Doit-on fuir ? C’est la voie empruntée par la plupart de ses amis. Ou doit-on, bravoure fugace, insensée, lutter ? c’est la posture à son corps défendant de Paulinka, la belle idiote, celle prête à vendre son âme au diable pour un peu de gloire. A chacun de faire son choix ? Pas vraiment. Courage ou lâcheté, la différence ne tient à rien, une impulsion, un élan, une insouciance.

Finalement, la réflexion serait-elle notre propre ennemi ? empêcherait-elle de bouger les lignes, de suivre notre instinct de combattant, de lutteur ? Peut-être. Bien qu’assez pessimiste, A bright Room Call Day, revisité ingénieusement par Tony Kushner, traduit adroitement par Daniel Loayza, adapté malicieusement par Catherine Marnas et porté par une troupe fougueuse de saltimbanques – comédiens, danseurs et musiciens – laisse entrevoir l’espoir dans une dernière scène époustouflante. Bouleversants, saisissants, les derniers mots prononcés résonnent telle un mantra « Quitte cette pièce. Agis. »

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Bordeaux


A Bright Room Called Day… (Une chambre claire nommée jour) de Tony Kushner
Théâtre Bordeaux Aquitaine
Grande salle Vitez
3 Place Pierre Renaudel
33800 Bordeaux
Jusqu’au 18 janvier 2020
Durée 3h00 environ avec entracte


Mise en scène Catherine Marnas assistée d’Odille Lauria et Thibaut Seyt (stagiaire)
Avec Simon Delgrange, Annabelle Garcia, Julie Papin, Tonin Palazzotto, Agnès Pontier, Sophie Richelieu, Gurshad Shaheman , Yacine Sif El Islam et Bénédicte Simon
Traduction et dramaturgie de Daniel Loayza
Scénographie de Carlos Calvo
Musique de Boris Kohlmayer
Son de Madame Miniature assistée de Jean-Christophe Chiron
Lumière de Michel Theuil assisté de Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Costumes d’Édith Traverso assistée de Kam Derbali
Maquillages de Sylvie Cailler
Projection d’Emmanuel Vautrin

Crédit photos © Pierre Planchenault

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