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Retour sur les bancs de l’école pour Laurent Natrella

Visage souriant, forme olympique, Laurent Natrella sort tout juste de scène. De son pas décidé, il nous entraîne dans un élégant café à deux pas du Louvre et de la Comédie-Française, où il a ses habitudes. Le temps de se vider la tête, ce Provençal élancé se livre sur son métier de comédien, sa passion du texte et ce choix intime d’évoquer sur les planches Chagrin d’école de Daniel Pennac.

Comment êtes-vous devenu comédien ?

Laurent-Natrella_©Stéphane-Lavoué_@loeildoliv

Laurent Natrella : Cela s’est fait en plusieurs étapes. Adolescent, j’étais une sorte de doux rêveur. Je faisais un peu dans le romantique, ce qui faisait bien rire mes professeurs. Lors d’un stage de théâtre sur les îles de Lérins, où l’on étudiait Tête d’or de Paul Claudel, on m’a proposé de remplacer un des comédiens de la troupe qui était absent. Mes camarades ont été surpris. Ils ne s’attendaient pas à ce que les planches révèlent de moi des aspects qu’ils ne connaissaient pas. Du gentil Laurent du quotidien, il ne restait presque rien. Sur scène, je me suis laissé emporter par une palette d’émotions que je n’avais moi-même pas prévues. L’expérience était très excitante. J’avais 15 ans et cela a été le début d’une toute nouvelle aventure. Je me suis inscrit au club de théâtre du lycée. Cela a était, tout d’abord, l’occasion d’être avec mes copains, de draguer, de faire le malin. Puis, je me suis pris au jeu. J’ai découvert les textes classiques, j’ai aimé les histoires et la langue dans laquelle ils les racontaient. Je me souviens, l’un des premiers récits qui m’a totalement captivé, c’est Don Quichotte de Cervantès. À partir de ce moment, j’ai eu une soif des mots, une envie irrépressible de lecture, de connaissance de ces textes fondateurs, une envie de culture et de réflexion. Le virus du théâtre m’avait rattrapé.
Tout logiquement, je me suis inscrit au Conservatoire de musique et d’art dramatique de la ville d’Antibes. J’y ai fait la rencontre de Julien Berteau, ancien sociétaire de la Comédie-Française, venu prendre sa retraite active dans le Sud. Il m’a aussitôt fasciné par son propos, sa hauteur de vue sur le métier d’acteur, son investissement et sa conviction quelle que soit l’oeuvre abordée. Grâce à lui, ma passion du texte s’est encore accrue. Il m’a fait découvrir le sens profond des grands classiques, leur importance dans l’histoire de notre langue, leur exceptionnelle beauté. Ainsi, je me suis immergé dans Hugo, Molière, Montherlant, Shakespeare, Claudel, tant d’autres…
Julien Berteau avait depuis longtemps le projet, avec l’équipe du conservatoire, de créer le premier festival d’été de théâtre d’Antibes dans le fort carré. Très vite, il m’a proposé de rejoindre l’aventure et de monter sur les planches en public pour l’occasion. C’était en 1983. Je me suis frotté à Britannicus, Andromaque et à une pièce de Musset. J’ai encore une fois fait cette expérience, sur le plateau, d’être traversé d’une multitude d’émotions que le quotidien ne m’avait jamais donné l’occasion de ressentir, ainsi que la force vectorielle du texte, de la langue, de l’auteur. C’est là, face à la mer, en plein cagnard que j’ai pris le goût de la troupe, du travail en commun et du spectacle vivant.

Quelle formation, avez-vous suivi ensuite ?

Chagrin-décole_Laurent-Natrella_©Vincent-48@loeildoliv

Laurent Natrella : Sur les conseils de Julien Berteau qui se disait convaincu que j’avais mes chances, je suis donc monté à Paris. Je suis entré au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique (CNSAD) en 1988. Trois années durant, je me suis consacré à apprendre mon métier, du matin au soir et parfois du soir au matin. J’ai approfondi ma connaissance de la langue, des textes. J’ai découvert comment utiliser mon corps, le mettre au service des mots, des situations, des états du personnage et du sens de ce qu’il prononce. J’ai appris des autres aussi. Nous étions tout un groupe. Nous baignions tous dans un appétit de transmission que j’adorais. Le plus amusant, c’est que je travaille encore avec les personnes que j’y ai croisées, comme Florence Viala, Cécile Brune, Éric Génovese ou Denis Podalydès… Quand je suis entré à la Comédie-Française, sept ans plus tard, je me suis retrouvé dans une loge située non loin de celle de Madeleine Marion et de celle de Pierre Vial. Tous deux avaient été mes professeurs au CNSAD. C’était assez émouvant.

Pourquoi avoir voulu monter chagrin d’école de Daniel Pennac ?

Laurent Natrella : Tout d’abord, il faut re-situer le contexte. C’est une aventure théâtrale qui se passe dans le cadre des Singulis de la Comédie-Française et qui est à l’initiative de l’acteur. Il suffit d’une part de présenter à l’administrateur un texte qu’on a envie de défendre, d’autre part que ce dernier accepte cette proposition. La forme en est d’autant plus simple qu’on est seul aux commandes, on choisit sa propre équipe. Christèle Wurmser à la mise en scène, Laure Sagols en conseillère artistique, Dominique Bataille au son et Franck Valéga à la lumière m’ont entouré de leur attention.
Pour ma part, je suis un fervent lecteur de Daniel Pennac. J’ai découvert les premières aventures de Malaussène, quand j’étais encore dans le Sud. À chaque fois, j’attendais avec impatience le roman suivant pour connaître les péripéties de cette tribu si singulière. C’est grâce à cette saga que j’ai appris à connaître Paris, la vie dans le quartier de Belleville. Je me suis attaché aux personnages et j’ai aimé cette plume si vive, ce style de littérature actuel et direct. Quand est sorti en 2007, Chagrin d’école, je l’ai dévoré. Étant moi-même enseignant, que ce soit avant au cours Florent et au CNSAD, ou maintenant à Sciences Po, ce livre m’a marqué. Il a laissé en moi des traces conscientes et inconscientes, indélébiles, et présentes en tout cas dans ma manière même d’enseigner. J’ai découvert par exemple, en retravaillant le manuscrit du Singulis, que les exercices d’apprentissage que je donne à mes élèves sont, comme ses exercices de mémoire, numérotés et que je m’amuse à leur demander de me réciter le texte 4 ou le texte 5. Instinctivement, je lui ai piqué ce procédé. La méthode pédagogique de Pennac, bien qu’utilisant toujours les outils traditionnels mis à la disposition de tous, ne ressemble pas forcément à ce qui est pratiqué à l’école, au lycée… mais on s’aperçoit que, de ce roman autobiographique, se dégagent des principes, des techniques d’apprentissage rigoureusement exportables, et applicables dans un grand nombre de domaines et de matières. Pour un acteur, par exemple, le passage où Pennac parle d’apprendre par cœur est lumineux, car il révèle par quel processus certains textes peuvent presque naturellement s’inscrire dans notre mémoire et comment, par conséquent, certains fondamentaux de la langue française peuvent y rester gravés. Et puis il réussit tout de même à rendre passionnante l’analyse grammaticale en démontrant comment elle s’accroche en réalité à l’histoire personnelle de chacun. Que met-on derrière ce « y », de je n’ « y » arriverai jamais. C’est très psychanalytique. D’autant que cet outil de pensée peut tout à fait devenir un principe de vie.

En quoi la pédagogie selon Pennac est-elle si fascinante, si différente ?

Chagrin-décole_Laurent-Natrella_©Vincent-Pontet_17_@loeildoliv

Laurent Natrella : Il dit que pour être un bon professeur, peut-être n’est-il pas mauvais d’avoir été un cancre à l’école. Le fait de savoir (pour l’avoir vécu) ce qui se passe dans la tête d’un enfant qui ne comprend pas, permet de se mettre à sa place et d’établir un lien entre ce lieu en lui d’où il n’arrive pas à concevoir et cet autre lieu (le lieu du savoir) qu’est la salle de classe, de chercher à déclencher les mécanismes nécessaires à l’apprentissage et à l’étude, de réveiller la faculté de comprendre et l’appétit de la connaissance.
Pour Pennac, la pédagogie devient un art quand on se retrouve face à un ou des élèves compliqués. Le plus important et le plus beau dans tout cela restent la transmission d’un savoir. J’ai pu l’expérimenter dans mes cours de théâtre. L’essentiel, face à un étudiant, quel qu’il soit, est de le mettre en mouvement, de l’impliquer dans un processus créatif. Quand enfin, il se sent en possession de ses propres moyens dans le jeu de l’apprentissage, savoir devient un plaisir, un amusement. Ainsi, savoir peut se transformer en un exercice de virtuosité personnelle. C’est gagné.
Tout ce qu’il dit dans ce livre, c’est du vécu. Daniel Pennac a tout expérimenté. Il nous livre cette expérience pour ce qu’elle vaut, il n’en tire aucune leçon, ça n’est pas son style. Mais force est de constater qu’elle a le mérite de poser des bases, des fondamentaux ou tout au moins d’ouvrir la piste d’une pédagogie joyeuse où l’élève est sujet autant que le professeur. C’est d’ailleurs cette partie-là que j’ai décidé d’extraire pour créer ce Singulis. L’adaptation tire le fil de cette pédagogie joyeuse. Le roman est une réflexion plus large sur le métier d’enseignant, sur sa place dans la société, ainsi que celle des élèves. Mais ce qui domine dans Chagrin d’école, c’est cet amour de la langue française, cette façon de remettre au centre le sens des mots, la pensée de l’auteur, la force de la phrase bien construite. En cours de théâtre, c’est la première chose qu’on nous enseigne : appréhender le texte, le langage, chercher à savoir ce que l’auteur a voulu dire pour le transmettre au mieux. D’ailleurs, Pennac qui faisait apprendre par cœur à ses jeunes élèves, les plus grands classiques de notre littérature, Pennac ne leur demandait pas de « réciter par cœur », mais de restituer ce qu’ils avaient compris de ce que l’auteur voulait dire. En retenant le sens, l’élève gardait le texte en mémoire et durablement même. C’est ainsi qu’en tant qu’acteur, depuis toujours, je retiens mes propres partitions.
Là encore, je rejoins Daniel Pennac. Apprendre un texte c’est d’abord le comprendre. Le sens a autant d’importance que la forme.

Chagrin d’école se termine, quels sont vos autres projets ?

Aff faasut

Laurent Natrella : À partir du 21 mars au Vieux-Colombier, je vais interpréter Faust de Goethe dans une mise en scène de Valentine Losseau et Raphaël Navarro. C’est assez drôle. Je passe d’un professeur qui croit en l’importance du savoir, de la transmission et de l’enseignement, à un autre qui est désespéré d’avoir accumulé une quantité de connaissances impressionnantes, mais impuissantes à lui procurer aucune joie. Pire : il n’en a rien tiré qui le renseigne sur le sens de la vie. Ce constat amer va l’amener aux portes du suicide, mais incapable de se résoudre à cet acte définitif, il passe un pacte avec le diable qui l’entraînera dans un voyage initiatique démoniaque dans les ténèbres de l’âme humaine. Ainsi, Je passe de l’enthousiasme irrépressible à la dépression tragique.
Mais, je ne quitte pas la beauté de la langue.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit portrait © Stéphane Lavoué /Crédit photos © Vincent Pontet, collection Comédie-Française

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