Philippe Decouflé, passé, présent et futur

L’escalier d’honneur, le foyer du théâtre, ainsi que les trois salles de Chaillot sont autant de ruches où danseurs, comédiens et techniciens s’affairent en tous sens, sous le regard tendre mais perfectionniste de Philippe Découflé, artiste associé depuis deux ans. Revenant sur 40 ans de carrière, le chorégraphe à la voix douce propose un spectacle monstre, total en ouverture de saison. Rencontre. 

Quels ont été les déclencheurs de cette passion pour le spectacle, de ce désir de consacrer sa vie à l’art vivant ? 

Philippe Decouflé :  Tout a commencé, avec Les Enfants du Paradis de Marcel Carné. Une véritable institution familiale. Mon frère, s’appelle d’ailleurs, Pierre François en hommage à Lacenaire, l’un des personnages du film. Petit, je l’ai visionné, je ne sais combien de fois. J’étais fasciné par Garance, incarnée par la gouailleuse Arletty, par le mime, merveilleusement interprété par Jean-Louis Barrault, et par ce Paris du « boulevard du crime » où deux théâtres s’affrontent. D’un côté le classique, de l’autre le muet, il n’en fallait pas plus pour me plaire. En parallèle, ma mère, qui aurait aimé être danseuse, m’a permis de découvrir l’univers de la danse et des comédies musicales américaines. A treize ans, dans la rue, je suis tombé nez à nez avec une affiche qui représentait un individu avec un masque neutre, c’était pour des stages d’expressions corporelles. Mes parents m’y ont inscrit. Durant quatre, cinq ans, tous les étés, j’ai suivi les stages dispensés par ce fabuleux professeur, Isaac Alvarez. Ancien élève de chez Decroux, école de mime classique française, il avait appris à aborder les spectacles dans leur entièreté, leur totalité entremêlant les différentes disciplines qui composent l’art vivant. C’était la belle époque. On vivait tous ensemble en communauté. On se retrouvait pour monter ensemble des projets, bricoler des costumes, faire de la lumière. J’ai adoré. Le virus été attrapé. J’ai continué dans cette voie d’abord à l’école du cirque puis à celle du mime Marceau. La danse est arrivée un peu plus tard. Je me souviens que Drastic Classicism de Karole Ermitage, m’a profondément marqué. C’était la première fois que je voyais des spectacles de danse punk. C’est un mélange de plein de choses, du classique ben sûr mais aussi du rock. Ça a été une révélation. Je comprenais que cet art qui me plaisait tant pouvait, aussi, être contemporain, qu’il était possible d’aller bien au -delà de son caractère décoratif.

Quelles sont les événements marquants de votre carrière ? 

Philippe Decouflé : C’est une question piège. Je pense que tous les spectacles que j’ai créés, qu’ils soient plus bizarres ou moins populaires, ont été nécessaires. Ils m’ont aidé à évoluer, à tester de nouvelles pistes, de nouvelles voies. Comme je ne raconte pas d’histoires, j’essaie d’explorer un monde qui emmène les spectateurs ailleurs en utilisant un mélange d’art, de technologie et de techniques. Ainsi, je peux dans une même œuvre me servir de vidéos, de musiques lives, imaginer une discipline hybride entre théâtre, danse et cinéma. Je n’aime pas être enfermé dans une case. Je me sers des matières, des accessoires, des costumes, des odeurs pour fabriquer un ailleurs fantasmagorique. J’aime explorer tout cela. Finalement tous les différents opus que j’ai mis en scène m’ont permis d’avancer. Mais, je crois que Codex, présenté à Avignon en 1986, fait partie des plus importants. C’est mon premier vrai succès que j’ai partagé avec Christophe Salengro, malheureusement décédé depuis. Grâce à la tournée qui a suivi, j’ai pu rencontrer Jean-Paul Goude, faire un peu de publicité et surtout pouvoir chorégraphier l’ouverture des Jeux Olympiques d’Albertville en 1992. Une consécration, une reconnaissance publique et populaire de mon travail. Après, il y a aussi Shazam, que l’on est en train de remonter spécialement pour l’ouverture de saison à Chaillot. C’était la première fois où je croisais scènes et projections. Tout ce qui me fascinait, l’image, le cinéma. C’est une vraie réflexion sur le pouvoir de l’image versus celle du danseur, être de chair et de sang, sur la frontière entre réel et fiction. En le retravaillant, on s’amuse avec les danseurs à mélanger images du passé et du présent. C’est super intéressant. C’est une mise en perspective de la mémoire, du temps. J’ai aussi fait des choses hors de ma compagnie, comme Iris, créé à Los Angeles avec le Cirque du Soleil. C’était dément. 

Comment est venu l’idée de faire un spectacle qui retrace près de 40 ans de carrière ? 

Philippe Decouflé : Je ne l’avais vraiment pas envisagé comme une rétrospective. En fait, pour être tout à fait honnête, c’est un concours de circonstances. Le décès l’an passé de Christophe Salengro, qui m’accompagné dans toutes mes créations depuis plus de 30 ans, ainsi que celle de Raphael Cruz, survenue trop tô, m’ont coupé les jambes. Je n’avais pas d’inspiration, pas l’énergie de monter autre chose. Il y a tellement d’amour dans la compagnie, que ce type d’événements brutaux nous afflige tous profondément. Ralenti, mais du coup j’avais l’envie de tous nous réunir, de mettre en avant cette cohésion de troupe, de retrouver toutes les sensations qui nous font vibrer. Puis, j’avais beaucoup aimé l’idée de Pina Bausch de monté Contact off, un spectacle avec des danseurs mûrs. J’ai mis l’enjeu ailleurs, le lieu, le temps, l’espace. J’occupe tout, partout. Comme c’est gigantesque, c’est un sacré défi : trois salles, des escaliers, un foyer. On est du coup très nombreux, et finalement c’est assez compliqué. 

Comment se déroule ce spectacle-monstre ?

Philippe Decouflé : j’avoue ce n’est pas simple. En fait, les gens peuvent venir le temps qu’ils veulent. Ils prennent un billet soit pour le programme noir soit le blanc. La durée de chaque pièce est d’une heure environ. Ensuite, il leur est possible de venir avant pour déambuler dans l’espace et de rester après. A part les spectacles dans les salles, il y a des attractions, des performances à peu près tout le temps. C’est un grand melting pot de tout ce que je suis capable de faire. En tout il n’y a pas moins de 40 danseurs et comédiens, dix musiciens en action. Salle Gémier, par exemple, j’ai mis l’accent sur Triton, c’est donc essentiellement cabaret et cirque. C’est assez burlesque, sensuel, musical. En fait avec Tout doit disparaître, j’ai souhaité faire une grande soirée, on peut boire, manger et se nourrir d’art. c’est un grand show qui commence à l’ouverture des portes de Chaillot, jusqu’à sa fermeture à 23 heures.

Pourquoi l’avoir titré ainsi ? 

Philippe Decouflé :  L’idée de départ était de tourner une page, avant d’en créer une autre. Je souhaitais aller au bout de quelques choses, de se retrouver tous ensemble pour faire une grande fête pour partager avec le public. Il est même prévu de faire une émission sur France 5. Même s’il a fallu faire quelques ajustements – certains artistes, n’étant plus là, d’autres ont vieilli et ne peuvent plus faire forcément les même acrobaties – , l’ensemble reprend beaucoup de bribes de mes spectacles. Je me suis adapté aux espaces et réinventé certaines saynètes. J’ai imaginé une sorte de grand théâtre immersif entrecoupé de spectacles en salle. La danse, c’est un art où on ne fait jamais deux fois la même chose. On a donc poussé plus loin le concept évolutif. Il y a tout de même, de petites créations, notamment avec les élèves du CNSM de Paris, qui improvisent autour des différentes statues qui décorent le théâtre, ou la reprise de pièces inabouties. Par exemple, Joseph Racaille que j’aime beaucoup, avait plein de chansons dans ses tiroirs. On a donc eu l’idée d’en prendre certaines et de créer une chorale. C’est un travail monstre cette prise de possession artistique de tout le théâtre. C’est passionnant. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Tout doit disparaître de Philippe Decouflé
Théâtre national de Danse de Chaillot
1 place du Trocadéro 
75116 Paris
Du 27 au 6 octobre 2019

Crédit portrait © V. Baeriswyl / crédit photos © Sigrid Colomyes

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