Père, où es-tu ?

A la MC93, Lorraine de Sagazan questionne la place du père et propose une relecture décapante et contemporaine de la première pièce restée inachevée d’Anton Tchekhov, Platonov. Transformant un dîner entre amis en règlement de compte, elle invite à plonger dans l’intimité des personnages mais aussi des comédiens. Prenant ! 

Par poignée, les spectateurs s’installent. Ils n’ont que l’embarras du choix, la scène étant encerclée de gradins grâce à un dispositif quadrifrontal. Dans un coin, assise sur une chaise, une jeune femme lit ses notes. C’est Lorraine de Sagazan, la metteuse en scène. Un temps assistante de Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, elle livre quelques éléments de son histoire, les plus importants, ceux qui lui ont offert l’opportunité d’embrasser le métier d’artiste. Elle conte ses parents, leur milieu social respectif, leur indéfectible soutien dans ses choix de vie. Le ton est donné. Loin d’une adaptation classique de l’œuvre de TchekhovL’absence de père est une mise en abyme des comédiens et de leurs personnages. Jouant sur l’effet miroir, elle plonge dans l’intimité de chacun, entremêle les récits et livre une version ultraréaliste de Platonov, faite de chair, de sang, d’émotions palpables.

Resserrant l’action au plus près des troubles, des émois de sa troupe, l’enfermant dans une arène cernée de toute part par le public, témoin régulièrement sollicité, interpellé, Lorraine de Sagazan plonge au cœur même de la pièce de Tchekhov, le mal-être d’une société insouciante au bord du précipice. Tout commence dans l’euphorie générale. Il y a fête ce soir chez Anna (Lucrèce Carmignac), une flamboyante rousse, laissée ,criblée de dettes par son défunt mari. Tous les amis sont là. Son beau-fils Sergueï (Benjamin Tholozan), un oisif qui vient de se marier avec la pétillante Sophie (Nina Meurisse), une universitaire perdue dans ce monde terrien, le meilleur ami Michel Platonov (Antonin Meyer-Esquerré), un joyeux drille en apparence, qui cache sous un masque d’amabilité, un cynique, un manipulateur de la pire espèce, il est accompagné de sa trop douce femme Sacha (Chloé Oliveres) et du frère de celle-ci Nicolas (Mathieu Perotto), un pochtron notoire. Pour compléter ce tableau de famille, ne manque plus que Paul (Romain Cottard), un riche voisin qui régale l’assemblée dans le seul but d’épouser la belle hôtesse, de la mettre enfin dans son lit.

Le vin coule à flots, les esprits s’échauffent. Finis les amabilités de convenance, les masques tombent, chacun montre sa vraie nature, les vrais sentiments qui les animent – amour, haine, indifférence – éclatent avec une violence sourde. La sensualité exacerbée des uns fait face à la naïveté des autres. Les amitiés superficielles au mépris, aux sarcasmes de moins en moins voilés. C’est vibrant, humain. C’est la vie tout simplement, dans ce qu’elle a de plus cru, de plus noir. Une plongée en apnée dans un passé révolu mais difficile à accepter. 

Comme pour faire contrepoint à leur personnage ou comme pour justifier leurs coups de sang, l’un après l’autre, les comédiens se réapproprient leur corps, pour parler de leur enfance, de leur éducation, de leurs parents, interrogeant notamment la place de père. Entre regrets et idéaux déçus, ils se placent du côté des survivants. Abîmés certes, confus, ils avancent vaille que vaille, quitte à se prendre un mur. Adaptant la version primitive de Platonov, dont le titre origine est L’Absence de père, première pièce d’Anton Tchekhov, remaniée à plusieurs reprises, puis oubliée dans un tiroir, Lorraine de Sagazan radiographie avec une lucidité confondante, comme son ainé l’a fait en son temps, le microcosme d’une génération désenchantée, dont le destin funeste est déjà tout tracé. Ensevelissant sous le sable, scène et acteurs, elle ne laisse pas de place aux doutes. La désillusion est totale.

Attrapés, conquis, les spectateurs se prennent au jeu, répondent favorablement aux interpellations des comédiens, tous excellents, avec une mention toute particulière pour Antonin Meyer-Esquerré, criant de vérité, bouleversant dans sa chute. Portée par une scénographie efficace, la mise en scène interactive de Lorraine de Sagazan frappe juste. Un bien beau moment de théâtre entre rires et larmes, qui captive autant les lycéens présents dans la salle, que les adultes.

 Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


L’absence de père de Lorraine de Sagazan, librement adapté de la pièce Platonov d’Anton Tchekhov
MC93
Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
Jusqu’au 11 octobre 2019
Durée 2h15 environ

mise en scène de Lorraine de Sagazan
Adaptation de Lorraine de Sagazan & Guillaume Poix 
Avec Lucrèce Carmignac, Romain Cottard, Charlie Fabert, Nina Meurisse, Antonin Meyer-Esquerré, Chloé Oliveres, Mathieu Perotto & Benjamin Tholozan
Lumières de Claire Gondrexon
Création sonore de Lucas Lelièvre
Régie générale de Kourou
Espace scénographique de Marc Lainé et Anouk Maugein
Costumes ce Suzanne Devaux 
Construction décor Ateliers de la MC93

Crédit photos © Pascal Victor ArtComPress

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Latest from Chroniques

Sacré Candide !

Arnaud Meunier donne vie à Candide à la comédie de Saint-Etienne.
Go to Top