Monsieur G

Danseur, vivant en province et tournant plutôt à l’étranger, il y avait peu de de chance que l’on se rencontre en dehors des réseaux sociaux, des échanges virtuels. La vie en a décidé autrement. Empruntant des chemins tortueux, des routes quelque peu détournées, de l’effervescence de la banlieue parisienne en passant par le calme et la douceur des plaines angevines, le face à face avec Monsieur G était inéluctable. C’est au mois de mars, il y a quelques années de cela, que tout commence. Le soleil brille sur la capitale. 

A peine le temps d’avaler un café, de prendre un jus d’orange-gingembre frais au primeur, à deux pas de la maison, de récupérer la voiture, je file. Personne sur la route, j’arrive sans encombre au lieu de rendez-vous. Je connais bien les lieux. Je suis déjà venu pour rencontrer le couple de chorégraphes à la tête du lieu. Je suis avec beaucoup d’attention, leur travail, leur façon d’aborder la danse. L’accueil est toujours chaleureux. Rapidement, je fais le tour des bureaux. Je rencontre les autres artistes qui vont participer à cette création singulière, qui va mêler de la technologie de pointe à l’écriture chorégraphique. 

Tout le monde est prêt. Installé confortablement, appareil photos, ordinateur et cahier à portée de main, je me laisse porter par les gestes, les mouvements. J’écoute avec beaucoup d’attention les directives, les idées, les propositions de chacun. Je note mes ressentis. J’imagine un récit, une histoire qu’évoque un furieux désir de vivre, de partager. Portant des tenues blanches de peintre, des masques, les artistes sont méconnaissables. Je partage quelques clichés via les réseaux sociaux, rien qui ne permet d’imaginer la pièce finale, juste de quoi attiser les curiosités. 

Il est le premier à aimer, à me questionner. Il connaît bien le chorégraphe. Ils ont grandi dans la même région, suivi un cursus similaire. Ils suivent de loin en loin leur carrière respective. Danseurs, tous deux, ils se sont formés au contact de grands noms, ont appris les grammaires de Cunningham, de Petit, ont connu les grandes institutions, les corps de ballet. Puis, ils se sont émancipés, ont proposé leur propres enchaînements, leur propre écriture matinée de leur vécu, de leur sensibilité. L’un est sec, l’autre plus massif. Mais, ils partagent ce besoin viscéral de mettre leur corps en branle, de le laisser exprimer leur rage intérieure, leur joie, leur peine. 

Le temps passe. Je continue à suivre les répétitions, à écrire dans un journal de bord mes impressions. Il suit mes publications. Visage avenant, toujours souriant, il se passionne pour le monde qui l’entoure, pour la vie, pour la danse bien sûr. Il me parle des cours qu’il donne en Vendée. Il me fait visiter les coulisses du centre chorégraphique où il travaille sur les prochaines pièces de répertoire qu’il est censé présenter. L’été pointe le bout de son nez. La création est à l’arrêt. La première étant prévue à l’automne, il sera bien temps en septembre de voir les derniers filages. Les festivals m’occupent à plein de temps. Les échanges se font plus rares. Quelques photos estivales d’un jardin luxuriant, d’une piscine, de son corps tanné par le soleil sa peau mate, s’égrènent sur son mur virtuel. En vacances, il est déjà dans l’après. Il travaille avec sa compagnie, rêve à son prochain spectacle. 

Il faudra encore quelques mois pour qu’enfin on puisse se croiser. Invité à danser sur une grande scène parisienne, il me propose de le rejoindre après la représentation. Il fait encore bon. Avec les autres membres du ballet, il s’est installé en terrasse. Je les rejoins, apprend à les connaître, tente de me souvenir de leur rôle dans les trois pièces qui constituent le programme que je viens de voir.  Ils ont tous l’air épuisé, mais heureux. L’ambiance est à la fête, à l’après. Son regard noir scrute l’horizon. Il est ailleurs, la timidité peut-être, ou tout simplement le temps de décompressé. Un frisson, un spasme, il revient parmi nous. Volubile, taquin, il s’amuse, parle, évoque la soirée, les ratés, l’épuisement, sa quarantaine florissante. Il a gardé de ses ancêtres créoles, un accent chantant, un débit traînant, les R roulés. Ses paroles bercent ses comparses. La nuit s’avance. Les verres se terminent. L’heure, de se séparer, de gagner ses pénates, approche. Le moment était fort chaleureux. La convivialité de mise. Ce n’est qu’un au revoir. Ils me convient à venir les voir, deux jours plus tard, au musée de l’Orangerie, où ils font une performance. 

Même chorégraphe, autre prestation, le moment est suspendu. Leurs académiques aux couleurs vives s’accordent à merveille avec les nymphéas de Monet. Ils semblent leur donner vie. Animés par cette passion de l’art vivant, ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Les applaudissements fusent. Pas le temps de s’appesantir, demain retour au bercail. D’autres aventures, d’autres ballets, les attendent. Le moment est crucial. Ils doivent dans quelques mois changer de chef de troupe, le mandat du directeur arrivant à sa fin. Les tensions avec l’administration commencent à percer. L’époque est dure pour les artistes. Il n’est plus temps de taire les dysfonctionnements, les difficultés que traversent le spectacle vivant. La mauvaise gestion, les mouvements sociaux, finiront par creuser le fossé. Pugnace, combattant, il ne s’en laisse pas conter. Il relève la tête. L’art avant tout. Il est prêt à entrer encore et toujours en scène. Défendre le travail d’un autre ou ses propres créations, il n’a pas fini de virevolter, d’exécuter à la perfection un porté, un jeté de jambe, une arabesque. 

La rythmique est sa vie, le tempo, la musique ses moteurs. Intrépide, fougueux, il tournoie à l’envi. Le temps n’a pas de prise. Il se donne à fond, attire tous les regards. Danseur il est, danseur il sera. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

crédit photo © DR , © OFGDA et © Patrick Berger – Wikimedia Commons

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