Les très beaux cieux de Maëlle Poèsy

Au cœur du cloître des Carmes, Maëlle Poèsy et son complice Kevin Keiss s’emparent de l’Énéide de Virgile et font souffler un vent épique sur la cité avignonnaise. Soignant la forme autant que le fond, ils signent une ode à la vie, l’amour, intense et poignant. 

La scène est dépeuplée. Troie est tombée. Seul Énée (ténébreux Marc Lamigeon), sonné, endormi, ne semble ne rien avoir vu du drame qui vient de se jouer. Le réveil est brutal. L’une après l’autre, les images de l’enfer, de la mort du roi Priam, son oncle, de l’enlèvement de Cassandre, sa cousine, de sa ville en proie aux flammes, le frappent en plein cœur et font tressaillir son âme. Sauvé, lui et les siens, par sa mère, la déesse Vénus (éblouissante Rosabel Huguet), il n’a pas le choix pour survivre, que l’exil. 

Sa route est déjà tracée, Jupiter (charnel et royal Harrison Arevalo), roi de l’Olympe, dieu parmi les dieux, et aussi son grand-père, en a décidé ainsi. Les troyens survivants fonderont l’empire romain et régneront un temps sur tout le contour méditerranéen. Tout paraît bien simple. C’est sans compter la vindicte de Junon (impressionnante Roshanak Morrowatian), qui n’a toujours pas digéré que Pâris, enfant chéri de Troie, lui préfère la belle Vénus. 

La route est longue, les épreuves plus dures les unes que les autres, mais traversant les terres inhospitalières, les océans houleux, les profondeurs de l’enfer, faisant fi des doutes, des incertitudes, de la peur du lendemain Énée et les siens finiront par atteindre la terre promise. 

S’emparant avec délicatesse du poème épique de Virgile, le teintant d’une touche de contemporanéité, Maëlle Poèsy livre une fresque romanesque, tragique des plus envoûtantes, qui n’est pas sans rappeler les périples des réfugiés d’hier, des migrants d’aujourd’hui. Entremêlant histoires des hommes et volontés capricieuses des dieux, elle esquisse avec son complice de longue date Kevin Keiss, un récit éclaté, passionnant, peut-être un longuet mais que vient souligner la beauté des images, des tableaux qui se succèdent avec fluidité. 

Porté par les lieux – magnifique écrin que ce cloître des Carmes – , qui subliment la scénographie imaginée par Damien Caille-Perret, Maëlle Poèsy signe un spectacle total où danse, tragédie et vidéo s’enchevêtrent avec virtuosité. Formée auprès de l’israélien Hofesh Schechter, la metteuse en scène conte la longue épopée d’Énée à travers une longue transe fait de gestes saccadés, de mouvements brisés, de courses immobiles épuisantes. Empruntant aux rites méditerranéens ses coutumes, Elle donne vie à cette course folle, terriblement humaine et tragique. 

Vibrante, drôle, magnifiée du côté des dieux – Harrison Arrevalo, Genséric Coléno-Demeulenaere, Roshanak Morrowatian et Rosabel Huguet – , la partition se fait plus dure, plus tragique, plus réelle du côté des hommes – Marc Lamigeon, Philippe NoëlRoxane Palazzotto et  Véronique Sacri. Cette dichotomie offre ainsi une autre lecture à ce mythe consacré aux Apatrides. 

S’appuyant sur des jeux de lumières, particulièrement soignés, d’hypnotiques vidéos utilisées avec ingéniosité et parcimonie, Maëlle Poèsy enchante le public avignonnais soumis à rude épreuve depuis le début de ce 73efestival. Un bijou de vrai théâtre qui fait du bien aux yeux et au cœur. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon


Sous d’autres cieux de Maëlle Poèsy et Kevin Keiss d’après L’Énéide de Virgile
Festival d’Avignon 
Cloître des Carmes 
Place des Carmes 
84000 Avignon 
Jusqu’au 14 juillet 2014
Durée 2h00

Mise en scène et chorégraphie de Maëlle Poésy assisté d’ Aurélie Droesch Du Cerceau
Adaptation de Maëlle Poésy et Kevin Keiss
Texte, traduction, dramaturgie de Kevin Keiss assisté de Baudouin Woehl 
Avec Harrison Arevalo, Genséric Coléno-Demeulenaere, Rosabel Huguet, Marc Lamigeon, Roshanak Morrowatian,Philippe Noël, Roxane Palazzotto, Véronique Sacri
Et la voix de Hatice Ozer
Scénographie de Damien Caille-Perret assisté de Laure Dezael
Lumière de César Godefroy 
Vidéo de Romain Tanguy
Son  deSamuel Favart-Mikcha en collaboration avec Alexandre Bellando
Costumes de Camille Vallat assistée de Juliette Gaudel et de Léa Derivet 
Masques et accessoires de Marion Guérin
Maquillages de Zoé Van Der Waal 
Chorégraphie de Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, Roshanak Morrowatian, Rosabel Huguet

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