Les fantômes intimes de Rizzo ouvrent Montpellier Danse

Au Domaine d’O, Christian Rizzo essuie les plâtres d’une première collaboration entre le Printemps des comédiens et Montpellier Danse. Soignant son écriture, il signe une bien étrange pièce chorégraphique où il convie, sur fond de désastre climatique, dans une transe technoïde, vivants et morts. Un moment suspendu, poétique emporté par de belles fulgurance et une troupe de danseurs virtuoses.

Des néons tombant des cintres zèbrent l’espace au-dessus de la scène. Placés de manière géométrique, ils servent de voûte à l’édifice, la maison, que cherche à construire Christian Rizzo, le directeur de l’ICI — Centre chorégraphique national Montpellier – Occitanie. Ici, il n’est nullement question de bâti en dur mais bien de cet endroit théorique, spirituel qui sert à chacun de lieu de repli où se regroupent nos fantômes familiers. Vivants et morts, viennent y danser pour mieux nous réconforter, nous donner la force d’aller de l’avant, de se battre pour un futur meilleur. 

Reprenant les motifs chorégraphiques de ses débuts, les réinventant, Christian Rizzo passe imperceptiblement du passé au présent. D’un être solitaire masqué, reprenant inlassablement les mêmes mouvements, à une troupe de quatorze danseurs investissant l’un après l’autre, l’espace délimité par un lino blanc posé sur un sol noir, aux rythmes « électro » imaginés par Cercueil, groupe cher au chorégraphe, c’est toute une vie qui défile devant les yeux des spectateurs interloqués autant qu’hypnotisés par cette danse qui devient transe. 

Mimant les rapports humains entre amour et haine, entre attraction et répulsion, les corps des interprètes, vêtus de tenues sombres, neutres, se cherchent, se touchent, s’entremêlent pour mieux se rejeter. Tout est suggéré, rien n’est dû au hasard. Les couples se font, se défont. Les désirs s’expriment sans fard. Des hommes se consolent, s’embrassent, des femmes s’aiment, se soutiennent. Des amitiés naissent, des inimitiés se font face. 

La musique s’accélère, les mouvements très dessinés, très arrêtés, gagnent en fluidité. Les fantômes qui habitent les rêveries de Rizzo, autant que celles du spectateur, deviennent plus pressants. Il est temps de tout aplanir, de tout reconstruire, d’ensevelir sous terre, les vieux démons, pour d’autres plus récents. Ainsi, l’un des danseurs monte rageur sur le monticule de terre, quasi unique élément de décor, et à l’aide d’une pelle, projette les particules de tourbe sur l’ensemble du plateau afin de l’ensevelir. 

Souligné par les lumières de Cathy Olive, le tableau est d’une rare beauté, d’un singulière intensité. Refusant de quitter la place, les spectres continuent à danser, cherchant de leurs gestes amples à repousser en vain la poussière tellurique. 

Autres temps, autres mœurs, Rizzo interroge, dans une seconde partie, l’état la planète. Les êtres ne sont plus. La transe technoïde les a totalement envoûtés, « zombifiés ». Fossoyeurs de la nature ou disparus après l’avoir trop saignée, ils n’apparaissent que sous la forme de squelettes laissant aux animaux tout la place. 

Si parfois le propos du chorégraphe français se perd dans les limbes de l’incompréhension, la magie des néons dansant dans les airs, s’allumant au gré d’un courant alternatif savamment concocté par Christian Rizzo, ainsi que la belle technicité des interprètes, tous excellents, envoûtent jusqu’à la dernière seconde de cette cérémonie funéraire, celle des morts enfin libérés de l’emprise des vivants, celle de la terre qui ne demande qu’à se régénérer. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Montpellier


Une maison de Christain Rizzo 
Un ballet de l’ICI — Centre chorégraphique national Montpellier – Occitanie
Festival de Montpellier Danse
Printemps des Comédiens
Théâtre JC Carrière
Domaine d’O
178, Rue de la Carrierasse
34000 Montpellier
Les 22 et 23 juillet 2019
Durée 1h

Chorégraphie, scénographie, costumes, objets lumineux de Christian Rizzo
avec Youness Aboulakoul, Jamil Attar, Lluis Ayet, Johan Bichot, Léonor Clary, Miguel Garcia Llorens, Pep Garrigues, Julie Guibert, Ariane Guitton, Hanna Hedman, David Le Borgne, Maya Masse, Rodolphe Toupin, Vania Vaneau
Création lumière  de Caty Olive
Création médias de Jéronimo Roé 
Création musicale de Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)
Assistante artistique Sophie Laly
Costumes  deLaurence Alquier 
Assistant scénographie, programmation multimédia Yragaël Gervais
Direction technique de Thierry Cabrera 
Régie lumière d’Yannick Delval ou Thierry Cabrera ou Nicolas Castanier
Régie son et led mapping de Jeronimo Roé ou Marc Coudrais ou Antonin Clair
Régie plateau de Shani Breton ou Jean-Christophe Minart ou Rémi Jabveneau

Crédit photos © Marc Domage et ©Christian Rizzo

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