Les craquelures vénéneuses d’un couple parfait

Plume aiguisée, mordante, Léonore Confino cisèle, au Petit-Saint-Martin, un portrait au vitriol du couple parfait, auquel donne vie la mise en scène de Côme de Bellescize. Portée par deux comédiens épatants, cette comédie romantique, qui certes manque encore de piquant, vire au féroce pour notre plus grand plaisir. 

Ils sont beaux, même très beaux. Elle est charmante, sportive. Il est grand et porte parfaitement le costume de cadre supérieur. Leur salon semble tout droit sorti d’un magazine de déco. Après plus de dix ans de vie commune, leur amour semble intact. Une petite Alice, âgée de sept ans, vient compléter le tableau de cette famille idéale. Pourtant, on doute, quelque chose cloche. Tout est trop merveilleux. Il y a quelque chose d’enfantin dans leur comportement. Des voix lointaines d’adultes viennent faire trembler les fondations fragiles de son conte de fée moderne. 

Patatras tout s’effondre, tout bascule. Ce couple trop parfait, presque agaçant tellement tout leur réussi, n’a rien de réel. Il n’existe que dans l’imaginaire de la petite fille. Ne supportant plus les cris, les pleurs de ses parents, elle se réfugie dans un monde bien à elle où Barbie et Ken remplacent ses géniteurs. La vérité rattrape la fiction. Derrière la porte de sa chambre, la crise éclate. Les mots sont violents, assassins. Étouffant dans leur quotidien, incapable de communiquer, ils font voler en éclat le vernis de cette trinité fantasmée pour mieux se réinventer, se reconstruire. 

Comment survivre dans la jungle urbaine, dans la ville, quand ado, portée aux nues par ses congénères, on n’a jamais eu d’obstacles pour se construire. Partant de cette hypothèse, Léonore Confino surfe entre comédie romantique et drame moderne. Puisant dans l’œuvre de Lewis Caroll, elle décortique la vie de couple, les errances de deux êtres inadaptés à l’usure du quotidien, au tracas de la vie. Le ton est tantôt mordant, tantôt cinglant, jamais méchant toujours drôle. Multipliant les thématiques de discorde, l’auteure de Ring, de Poisson belge, rend compte de la complexité du monde d’aujourd’hui, des angoisses qui assaillent nos contemporains. Si parfois, elle bascule dans la facilité, jamais elle ne cède au commun, au banal. Les saillies amères, les piques ironiques n’en sont que plus savoureuses. 

S’appropriant ce texte à tiroirs, jouant sur l’effet miroir, Come de Bellescize joue des multiplicités de situations, et cherche encore le bon tempo pour lui donner tout sa causticité, sa profondeur. Le passage entre les pensées rêvées de la fillette et la réalité est encore fragile, mais la virtuosité des deux comédiens devrait palier rapidement cet écueil. Il faut dire que le casting est cinq étoiles. La lumineuse Elodie Navarre campe avec finesse cette mère au foyer dépassée par les événements, les yeux rivés sur son passé glorieux de reine du bal. Face à elle, l’épatant Emmanuel Noblet se glisse dans la peau de cet homme blasé, insatisfait sexuellement. Fini les rêves de gloire pour cet ancien bassiste au charme ravageur, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Passant de poupées à êtres de chair et de sang, ils nous entraînent dans un tourbillon émotionnel, intime, où l’on perd quelques repères certes, mais qui vise juste. Chacun pouvant se retrouver dans les différents tableaux qui se succèdent avec vélolicité. 

Suivez donc Alice aux pays des merveilles, brisez le miroir des certitudes, et laissez-vous rattraper par la prose aigre-douce de cette fable contemporaine.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Les beaux de Léonore Confino
Théâtre du Petit-Saint-Martin
17 rue René Boulanger
75010 Paris
Jusqu’au 9 novembre 2019
Du mardi au samedi 21h00
Durée 1h10

Mise en scène de Côme de Bellescize
Avec Elodie Navarre et Emmanuel Noblet
Décor de Camille Duchemin
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost
Lumière de Thomas Costerg
Son de Lucas Lelièvre

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