Les adieux mélancoliques à la famille

A la Comédie de Reims, Delphine Hecquet plonge dans les souvenirs d’une fratrie et esquisse le portrait en creux d’une famille ordinaire usée par le quotidien. Une fresque théâtrale aigre-douce entre illusions et réalités.

Le père (Rodolphe Dekowski) est mort, empoissonné par les pesticides dont il a abusé pour maintenir son domaine viticole à flots. La mère (Chloé Catrin) a disparu. La maison familiale, une bâtisse loin de tout, en bordure d’une départementale, au cœur des vignobles bordelais, est depuis trop longtemps à l’abandon. Il est temps de la vendre, de la vider. Tels des fantômes revenant sur les traces d’un passé depuis longtemps révolu, les enfants du couple, devenus adultes, hantent les lieux à la recherche de leurs souvenirs, qui par bribes, ressurgissent mélancoliques, oniriques, fantasmés, déformés par les filtres du temps.

L’un après l’autre, les deux fils (Adrien Guiraud et Clément Clavel), la fille (Marilou Aussilloux), se remémorent un moment, une anecdote qui ont marqué leur jeunesse, leur ont permis de grandir. Aimés, ils l’ont été, il y a aucun doute. Pourtant derrière l’image d’Épinal, un père fantasque, une mère douce, des craquelures apparaissent, des fêlures fissurent le trop bel ensemble. Le premier né n’était pas désiré. Solitaire, triste, il en garde une marque indélébile. Le second, le petit prodige, est un manipulateur hors pair. Sous ses airs de petit ange, il cache une belle fragilité. La petite dernière, le petit feu à son papa, cherche désespérément l’approbation d’une mère distante et se perd dans des pensées morbides.

Travaillant au plateau l’écriture avec les comédiens, Delphine Hecquet invite à feuilleter l’album d’une famille simple, sans histoire, somme toute banale. Sur le papier rien de bien passionnant, sur scène une succession de tableaux poétiques où le temps s’étire, un peu trop parfois, où le quotidien est magnifié. Laissant libre cours à l’imaginaire des spectateurs, elle ne fait qu’ébaucher des pistes, à chacun de les suivre ou non.

Passant d’une époque et d’un souvenir à l’autre, la metteuse en scène place son récit entre rêve et réalité. La très belle scénographie d’Hélène Jourdan s’y prête : une maison envahie par la terre, rappelant les racines de la famille autant que l’origine du mal, le poison insidieux qui a tué le père, détruit à petit feu le foyer. Ponctuant chaque scène, Les chorégraphies ciselées avec délicatesse par Juliette Roudet viennent en souligner toute l’intemporalité, l’immatérialité.

Porté par des comédiens hors pairs, Nos solitudes convie à l’introspection, à la réflexion. Si l’ensemble mériterait d’être resserrer, le songe éveillé de Delphine Hecquet touche une corde des plus sensibles, celle de la mémoire, et de ses petits arrangements avec la vérité. Troublant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Reims


Nos solitudes de Delphine Hecquet
Comédie de Reims
3 Chaussée Bocquaine
51100 Reims
Jusqu’au 18 janvier 2020
Durée 2h00

Tournée
Le 4 février 2020 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux
Les 12 et 13 février 2020 au Théâtre de l’Union – Limoges CDN Limousin
Les 18 et 19 février 2020 à la Scène nationale du Sud-Aquitain – Bayonne
Le 10 mars 2020 au Préau – CDN de Normandie-Vire
Le 1er avril 2020 au Gallia Théâtre – Saintes

Mise en scène de Delphine Hecquet
Dramaturgie d’Olivia Barron
Avec Marilou Aussilloux, Chloé Catrin, Clément Clavel, Rodolphe Dekowski & Adrien Guiraud
Scénographie d’Hélène Jourdan
Chorégraphie de Juliette Roudet
Lumières de Mathilde Chamoux
Son d’Antoine Reibre
Costumes de Benjamin Moreau
Construction du décor des ateliers du Préau

Crédit photos © Simon Gosselin

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