Léonore Confino met « Les Beaux » chaos

Au Théâtre du Petit-Saint-Martin, l’autrice de Ring et du Poisson Belge ausculte, avec une précision chirurgicale, le couple trop parfait du XXIe siècle, en dissèque habilement les failles. Pour cette ancienne équilibriste, ce jeu d’enfants trop sage vire au massacre. Rencontre.

A deux pas du théâtre, derrière une forêt artificielle de lauriers qui la protège de la touffeur de la ville, la belle Léonore Confino sirote tranquillement un café. Sérieuse, elle note sur son carnet quelques idées, quelques mots. Elle veut être sûre de ne rien oublier, de tout dire. Enfant bohème, à 14 ans, elle vit seule à Paris, sans ses parents, de grands déménageurs « Après sept ans de séparation, se souvient-elle, ils se sont remis ensemble. De Montpellier, où j’habitais avec ma mère, on est venus rejoindre mon père à Paris. Rapidement, l’envie de changer d’environnement les a repris. Je ne voulais plus de nomadisme, j’avais besoin d’ancrer mon histoire, mon identité. Ils m’ont laissé l’appartement et sont partis dans le Gard» A 16 ans, elle apprend le trapèze dans un cirque à Montréal. Avant, l’adolescente entre en quatrième au collège Voltaire et suit en parallèle des cours de théâtre. « J’ai découvert que c’était ça ma vie, confie-t-elle. A cette époque, je pensais sincèrement que je voulais devenir comédienne. J’étais sûre que mon destin était sur les planches. La suite a prouvé que non. J’ai beaucoup joué, mais j’étais toujours en souffrance sur scène. J’avais un trac monstre, qui ne s’en allait jamais. Je tremblais de la tête aux pieds. Je comprenais. J’aimais l’ambiance, j’avais soif des textes contemporains. J’aimais travailler les personnages, traverser des émotions fortes, mais m’exposer, c’était souffrir » 

A 25 ans, tout bascule. Léonore Confino passe de l’autre côté du miroir, dans l’ombre et écrit sa première pièce Ring. S’inspirant de sa propre histoire, le divorce avec son premier mari, déjà, elle ausculte la nature humaine, les relations de couple, le quotidien, son usure. « Je me suis régalée d’écrire des dialogues, raconte-t-elle. Au départ, je voulais être sur scène. Je l’avais écrite pour un ami et moi. Une fois le texte terminé, j’ai réalisé que l’envie était passée. Mon seul désir était de passer mes journées à écrire. Aucune fatigue, juste l’appétit, j’avais trouvé ma voie. » 

Sept pièces depuis. La plume toujours ciselée, précise, tranchante, la jeune autrice conte la vie à travers des fables humaines, des histoires singulières, universelles. « Ça fait bizarre de se retrouver, ici, devant le théâtre du Petit-Saint-Martin, s’émeut-elle. C’est là qu’avec Catherine Schaub, ma complice de toujours, nous avons créé Ringil y a un peu moins de 6 ans. Étonnement, c’est toujours le couple qui est au centre du propos. Les années ont passé, les expériences multiples et variées ont modifié mon regard, m’ont donné une autre vision de la vie à deux. » Partant d’un questionnement assez basique, comment dans ces grandes villes arrive-t-on à éprouver du désir pour l’autre si on se coupe en permanence de son animalité, Léonore Confino imagine la vie d’un couple qui a tout en façade mais dont l’intimité se fissure. « Malgré un confort facilement accessible, explique-t-elle,comment faire quand on est un jeune couple pour laisser la place au désir, pour faire face à l’imprévu, pour survivre et éviter la rupture ? » 

S’inspirant de sa propre vie, mais aussi de celle de ses voisins, de ses amis, de ce qu’elle lit, elle brode une histoire, qui en creux fait le portrait à un instant T de nos sociétés. « Pour Les Beaux, raconte-elle, je me suis beaucoup amusée en lisant une étude sociologique sur les anciennes stars de Lycées, d’où le titre de la pièce. N’ayant pas eu à lutter pendant leur adolescence contre l’acné, la solitude, les petites méchancetés, le rejet, ils ont un mal fou à s’adapter au monde du travail, à la vraie vie La raison est simple, ils sont démunis car ils n’ont pas eu d’obstacles majeurs à la construction de leur identité, pas eu de réels défis, de batailles pour exister, pour s’imposer. J’ai trouvé cela passionnant, j’ai eu envie de creuser le sujet par l’écriture. »

Campé par Elodie Navarre et Emmanuel Noblet, ce couple parfait tente de survivre dans ce monde qui, à l’âge adulte est devenu hostile. « Le casting n’a pas été simple, s’amuse l’autrice. Il fallait des comédiens magnifiques… qui osent s’enlaidir. Techniquement, il fallait qu’ils soient polymorphes pour pouvoir se fondre dans les deux séquences de la pièce : le point de vue idéalisé de la fillette sur le règlement de compte de ses parents, qu’elle rejoue à l’aide de ses poupées Ken et Barbie, et la réalité du couple, deux monstres de puérilité qui se déchirent. » C’est en discutant avec Elodie Navarre que Léonore Confino a eu le déclic. Le feu de l’actrice, sa présence douce, lumineuse ont fait le reste. Pour Emmanuel Noblet, c’est suite à son interprétation dans Réparer les vivants, que l’évidence se fait. Il en est de même avec le metteur en scène, Côme de Bellescize. Le coup de foudre professionnel est immédiat. « Je n’avais jamais rencontré, avoue-t-elle avec humour, des gens aussi sains dans la viecapables d’une telle perversitéau plateau. J’adore, c’est profondément jouissif. »

Habituée à travailler avec Catherine Schaub, c’est la première fois que la dramaturge confie son texte à une autre personne. « C’est un choix commun avec Catherine, raconte-t-elle. Après six spectacles ensemble, et dix ans de co-pilotage de la même compagnie, on avait besoin, envie de faire une pause, pour se ressourcer, voir d’autres langages scéniques, être confrontées à d’autres regards, afin de mieux se retrouver après. J’avais très envie de travailler avec Côme, parce qu’il est aussi auteur, qu’on est assez semblables dans notre façon d’écrire, en faisant des déclarations d’amour à des monstres, d’osciller en permanence entre rires et drames. C’était important pour moi, surtout avec ce texte-là. » La pièce s’en ressent. La tragédie vire au burlesque. Poussant les comédiens, Côme de Bellescize transforme le salon bourgeois en champs de bataille. Les personnages sains au premier abord glissent imperceptiblement dans une dimension névrotique, aliénante. Détraquant la mécanique, il en extrait la veine drolatique qui fait surgir de la cruauté le rire. « C’est assez enivrantvertigineux, avoue-t-elle.Après plusieurs représentations, j’ai l’impression que le texte m’a échappé totalement.Une création, c’est toujours une expérience qui vous dépasse. J’ai hâte de voir comment cela va évoluer avec le temps. »

Pour découvrir ses Beaux, courrez au théâtre du Petit-Saint-Martin et entrez dans l’intimité de ce couple parfait. Vous allez adorer leur incapacité à affronter le quotidien, leur cruauté, leur banalité extravagante.  

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Les beaux de Léonore Confino
Théâtre du Petit-Saint-Martin
17 rue René Boulanger
75010 Paris
Jusqu’au 9 novembre 2019
Du mardi au samedi 21h00
Durée 1h10

Mise en scène de Côme de Bellescize
Avec Elodie Navarre et Emmanuel Noblet
Décor de Camille Duchemin
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost
Lumière de Thomas Costerg
Son de Lucas Lelièvre

Crédit portraits © Sarah Robine / Crédit Photos © Emilie Brouchon

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Latest from Rencontres

Go to Top