Le pouls vibrant d’une époque, d’une société

En adaptant l’ouvrage collectif dirigé par Pierre Bourdieu, véritable référence en sociologie, la jeune metteuse en scène Alice Vannier et sa complice Marie Menechi signent un spectacle choral, nécessaire, une comédie humaine choc. Alors qu’une vingtaine d’années séparent la publication du livre et sa version scénique, aucune amélioration, bien au contraire. Tout a empiré. 

Pour fêter en beauté les 30 ans de Théâtre en mai, festival consacré tout particulièrement à l’émergence, Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.), a imaginé une édition féminine qui fait la part belle aux autrices, aux metteuses en scène engagées. Textes puissants, histoires d’une époque, d’une société qui fonce droit dans le mur, la plupart des spectacles sélectionnés s’attachent à raconter le monde, ses dérives, ses aspérités. Ainsi, au théâtre Mansart, Alice Vannier présente En réalités, sa première création qui a obtenu l’an passé le prix jeune metteur en scène du théâtre 13. 

Dans un décor minimaliste transformable à l’envi, fait de tables grises, de chaises et d’un rétroprojecteur, six comédiens, trois femmes, trois hommes, donnent la parole aux exclus du monde, aux broyés d’un système. S’emparant de l’œuvre monstre – plus de 1000 pages – , issue du travail collectif de plusieurs sociologues dirigés par Pierre Bourdieu, la metteuse en scène de 26 ans n’a pas hésité à élaguer, expurger, afin de ne retenir des milliers de récits compilés que les plus marquants, ceux qui résonnent avec l’actualité. Bien sûr, tous sont le reflet brûlant d’une réalité sociétale noire, le témoignage d’une brutalité, celle de la misère sociale, professionnelle d’une époque, celle des années Mitterrand.

Plus de vingt plus tard, fort est de constater que tout s’est aggravé. La précarité est toujours là, plus prégnante, plus flagrante. Le taux de chômage atteint des sommets. Le nombre de gens à la rue ne cesse d’augmenter. La vie devient plus douloureuse, plus dure. La société a mis des œillères, les politiques favorisent le capital, mais semblent incapables d’enrayer les maux qui gangrènent notre pays. S’employant à donner le pouls d’une époque, Alice Vannier dresse le portrait des exclus dans une France sourde, qui ne veut pas voir. 

Fragiles, bouleversants, Anna Bouguereau, Margaux Grilleau, Judith Zins, Adrien Guiraud, Hector Manuel et Sacha Ribeiro, tous excellents, enchaînent les rôles, les situations. Une blouse de travail, un pull à col roulé, une cigarette au bec, un dossier à la main, le moindre accessoire leur permet d’être un autre. Interviewés ou intervieweurs, ils donnent vie à l’analyse de Bourdieu et de ses collaborateurs. Secrétaire harcelée, concierge d’immeuble refusant l’étiquette raciste mais prêt à voter Le Pen pour que leur quotidien dans les cités de plus en plus violent change, vieille dame Alzheimer abandonnée des siens dans un service d’urgence qui ne sait qu’en faire, c’est un vrai concentré d’une humanité à la dérive qui défile devant nos yeux. 

Avec peu, Alice Vannier fait beaucoup. Sa mise en scène virevoltante, rythmée, frappe les esprits, réveille les consciences endormies. Véritable uppercut théâtral, En réalités est un spectacle d’utilité publique, le voir une nécessité. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Dijon


En réalités d’après La Misère du monde ? de Pierre Bourdieu
Théâtre en mai – Théâtre Dijon Bourgogne
Théâtre Mansart
94, boulevard Mansart
21000 Dijon 

Festival d’Avignon Le OFF
Théâtre du Train bleu 
40, rue Paul Saïn
84000 – Avignon 
du 5 au 23 juillet – jours impairs
à 11h40
durée 1h30

Adaptation de Marie Menechi et Alice Vannier
Mise en scène d’Alice Vannier
Collaboration artistique de Marie Menechi
Avec Anna Bouguereau, Margaux Grilleau, Judith Zins, Adrien Guiraud, Hector Manuel, Sacha Ribeiro
Scénographie de Camille Davy 
Conception lumière de Clément Soumy 
Son de Manon Amor

Crédit photos © Vincent Arbelé

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