Le portrait kaléidoscopique d’une femme en colère

Au théâtre du Nord, Christophe Rauck s’empare du roman de Sara Stridsberg et éclaire autrement une des figures radicales du féminisme américain, Valérie Solanas. Une plongée dans les eaux troubles d’une personnalité fascinante autant qu’exaltée.

Le 3 juin 1968, à New York, trois coups de feu vont entrer dans l’histoire et changer le cours de deux vies, celle de la victime, Andy Warhol, celle du tireur, Valérie Solanas (touchante Cécile Garcia Fogel). L’un va s’enfermer, s’isoler du monde, l’autre va s’enfoncer un peu plus dans la déchéance et mourra dans le dénuement le plus total. Partant de ce fait dramatique, Sara Stridsberg esquisse le portrait de cette jeune femme en guerre contre les hommes et leur sacro-saint besoin de dominer le monde.

Rien ne prédisposait, la petite Valérie a devenir une figure de proue du féminisme. Née « prolote » dans la petite bourgade isolée et désertique de Ventnor City, dans l’état du New Jersey, elle est la fierté de sa mère, Dorothy (lumineuse Christèle Tual), une baby-doll sur le retour, entièrement soumise aux hommes. A 7 ans, son père l’agresse sexuellement. Cet acte violent sera fondateur dans la construction de sa personnalité, dans sa volonté d’éradiquer les mâles de la surface de la terre.

Fuyant le foyer familial, s’émancipant de sa vie miteuse, elle étudie la psychologie dans le Maryland. Brillante, hors norme, elle détonne, fascine ses professeurs. Se prostituant, se droguant, amante de la délurée disco girl (exubérante Mélanie Menu), elle se radicalise, rédige le SCUM Manifesto où elle incite ses congénères à se réveiller de leur torpeur, à « renverser le gouvernement, éliminer le système d’argent, instituer l’automatisation totale et éliminer le sexe masculin. »

Psychologiquement fragile, esprit embrumé par la drogue, Valérie arrive à New York. Sa personnalité singulière plait à Warhol. Elle entre à la Factory, tourne dans quelques-uns de ses films, perce à jour la vacuité de son art, sa mystification. Persuadée d’être persécutée, elle tente de se libérer de son emprise par tous les moyens. C’est le début de la fin. La chute est vertigineuse. La pasionaria s’épuise, s’étiole, s’enferme dans son monde de fureur.

Souhaitant redonner la parole à cette femme oubliée de beaucoup, cette intellectuelle remontée contre la gent masculine, Christophe Rauck donne corps au texte de Sara Stridsberg. Voyageant dans le temps, prenant des bribes de récit de-ci de-là, faisant intervenir la conscience de cette dernière, il cisèle une personnalité captivante en clair-obscur.

S’appuyant sur la belle et simple scénographie d’Aurélie Thomas, qui permet de passer d’un lieu à l’autre en jouant sur l’imagination des spectateurs, sur les lumières sculptant l’espace et les silhouettes d’Olivier Oudiou, le metteur en scène plonge en apnée dans les souvenirs et les pensées de Valérie Solanas et signe un spectacle déroutant autant que saisissant.

En réhabilitant la figure de cette femme en colère, Christophe Rauck questionne nos sociétés, leurs difficultés à sortir de nos modèles ancestraux ancrés dans un patriarcat étouffant. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Lille


La faculté des rêves de Sara Stridsberg
Théâtre du Nord
4 Place Charles de Gaulle

59800 Lille
Jusqu’au 30 janvier 2020
Du mardi au Vendredi à 20h00, le samedi à 19h00 et le dimanche à 16h00
Durée 2h05

Tournée
Les 15 et 16 avril 2020 au Théâtre des Ilets, Centre Dramatique National, Montluçon
Du 23 avril au 6 mai 2020 au T2G, Centre Dramatique National, Gennevilliers
Du 12 au 19 mai 2020 au Monfort Théâtre de la Ville : hors les murs, Paris

Mise en scène de Christophe Rauck
Avec Anne Caillère, Cécile Garcia Fogel, Mélanie Menu, Christèle Tual, David Houri, Pierre-Henri Puente
Traduction du suédois de Jean-Baptiste Coursaud
Adaptation et dramaturgie de Lucas Samain
Scénographie d’Aurélie Thomas
Vidéo de Pierre Martin
Costumes de Coralie Sanvoisin
Lumières d’Olivier Oudiou
Son de Xavier Jacquot
Création masques de Judith Dubois

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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