Le diabolique trio de Jean-Louis Benoit

Au Théâtre de l’Épée de Bois, avant d’investir le Déjazet à la rentrée prochaine, le metteur en scène Jean-Louis Benoit rafraîchit et dépoussière Huis clos, la plus célèbre pièce existentialiste de Jean-Paul Sartre pour en révéler toute la causticité et l’humour noir. Une adaptation au cordeau portée magistralement par Marianne Basler et Maxime d’Aboville. 

A deux pas du théâtre de l’Aquarium, dont il est, avec Didier Bezace et Jacques Nichet, un des co-fondateurs, Jean-Louis Benoit prend à bras le corps Huis Clos afin de lui donner la dimension comique et vaudevillesque tant rêvée par Sartre. Enfermant après leur mort, dans un salon chic, trois êtres qui n’ont rien en commun, un journaliste infidèle, une employée des postes lesbienne et une mondaine aux mœurs légères, le philosophe a imaginé l’enfer comme un tribunal où les bourreaux, les juges sont les autres.

Jeux de dupes 

Avec peu, le metteur en scène fait beaucoup. Il faut dire que la salle en bois est un magnifique écrin. Elle suffit à créer un espace onirique, un lieu idyllique. Difficile au premier abord de croire qu’on est dans l’antre du diable. Quand Garcin (Maxime d’Aboville) pénètre dans ce qui sera sa demeure pour l’éternité, il a bien du mal à croire qu’il est bel et bien mort. Faute de brodequins, d’instruments de torture, il doute encore qu’il va devoir subir inlassablement les tourments de Satan. Pourtant, il va bien devoir se rendre à l’évidence. Avec l’arrivée d’Inès (Marianne Basler), la revêche, puis d’Estelle (Mathilde Charbonneaux), la bimbo, les desseins du diable se font jour. Ici, les supplices sont raffinés, ils ne sont pas physiques mais physiologiques. 

Effrayante réalité

Au fil de leurs discussions, toutes assassines, vénéneuses, leurs natures profondes se révèlent, sombres, funestes, diaboliques. Chacun, l’un après l’autre, acculé dans ses retranchements, ses dernières défenses, se met à nu jusqu’à l’os. Ça brûle, ça mord, ça blesse à mort. Fini les faux-semblants, tous les masques tombent. Et ce n’est absolument pas joli, c’est même très laid. Le règlement de compte ne fait que commencer et il n’est pas près de s’arrêter. Même la mort – ultime échappatoire – les a déjà fauchés et ne leur sera donc d’aucun secours. 

Humour noir, répliques cultes

S’éloignant de la sacro-sainte vision philosophico-tragique qui colle à la peau de la fameuse pièce de Sartre, Jean-Louis Benoit tourne le Huis clos à la farce noire. Construit sur la base du vaudeville, du théâtre de boulevard, cette comédie satirique, écrite au cordeau, fait des étincelles. Si « l’enfer, c’est les autres », les saillies drolatiques sont ici soulignées avec justesse et déclenchent des salves de rires. Les lumières tantôt chaudes, tantôt froides viennent souligner toute l’ambivalence du propos.

Un trouple  d’enfer 

L’une des forces de cette adaptation réside dans le choix des comédiens et tout particulièrement dans le machiavélique et cruel duo que forme Marianne Basler et Maxime d’Aboville. Leur confrontation est du velours pour nos oreilles. L’une est âpre et sans concession, l’autre est anguille, veule. Tous les deux, nous offrent un affrontement au sommet. En jolie idiote, Mathilde Charbonneaux ne démérite certes pas, mais force trop rapidement le trait de la fausse ingénue, de la vraie garce. Le temps fera son affaire, arrondira les angles et permettra à ce Huis clos détonnant de dévoiler, toutes ses répliques sibyllines, tous ses ressorts comiques. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Huis clos de Jean-Paul Sartre
Création au théâtre de l’Épée de Bois 
La cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 9 février 2020 
Durée 1h20

Reprise 
Du 12 au 14 février 2020 à la Comédie de Picardie à Amiens 
A Partir du 25 août 2020 au Théâtre Déjazet


Mise en scène de Jean-Louis Benoit
Avec Marianne Basler, Mathilde Charbonneaux, Maxime d’Aboville et Anthony Cochin
Collaboration artistique et régie générale d’Anthony Cochin
Lumières de Jean-Pascal Pracht
Costumes de Marie Sartoux

Crédit photos © Pascal Victor / ArtPressCom

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