Le dernier cèdre du Liban ou la quête enragée d’une identité

Il y a des fureurs qui masquent des blessures profondes. Il y a des souffrances intimes que l’absence, l’abandon semblent rendre inapaisables. Et puis, il y a ce moment de bascule, où une confession change tout, explique l’inexcusable. De sa plume rageuse, ciselée, Aïda Asgharzadeh nous entraîne au plus près de ce parcours initiatique, qui mène de la haine au pardon, de l’adolescence à l’âge adulte. Un moment de théâtre intense porté par deux comédiens virtuoses.

D’immenses portiques métalliques sur lesquels sont posés, accrochés, vêtements et objets, encadrent une scène nue. Au centre, une jeune femme (bouleversanteMagali Genoud), sweet à capuche rouge, visage renfrogné, poings serrés dans ses poches, semble prête à en découdre. En face d’elle, un homme (épatant Azeddine Benamara), plus âgé, un éducateur de centre de détention pour jeunes délinquants, tente de la raisonner, de calmer cette fureur intérieure qui la consume. Rien n’y fait, Eva, 16 ans, abandonnée à la naissance, est rebelle à l’autorité. Elle cache la profonde blessure de son enfance, ce rejet inexplicable, derrière cette violence forcenée. 

Tout bascule, le jour où un notaire, lui annonce le décès de cette mère absente et lui remet un coffret contenant quelques-unes de ses affaires personnelles, dont un appareil photo, un dictaphone et des bandes enregistrées. Si la nouvelle ne semble rien changer dans les premiers temps. Très vite, Eva, avide de savoir qui elle est, d’où elle vient, se met à écouter la voix de cette femme qui l’a jadis abandonnée. Sans rien omettre, sans masquer sa véritable nature, elle se livre et conte sa vie de photographe de guerre. Au fil des mots, des récits, elle découvre qui était vraiment sa génitrice, Anna Duval, une femme que la mort n’effraie pas, une Kamikaze qui ne vibre qu’au plus près des combats, qui se drogue à la guerre, qui répond aux balles par des clichés. 

Passionné par le travail de la photoreporteur Camille Lepage, disparue en 2014, à 26 ans, en Centrafrique, le metteur en scène Nikola Carton avait envie de lui rendre hommage. En confiant à la plume exaltée, précise d’Aïda Asgharzadeh, l’écriture d’une vie, son souhait a été plus qu’exaucé. Prenant à bras-le-corps ce sujet délicat, elle plonge dans les souvenirs d’une femme qui ne vit que pour son métier, oubliant son être, son corps, son sexe. Elle y ajoute une réflexion poignante, captivante sur la filiation et la maternité. S’éloignant d’un récit classique et linéaire, l’auteure nous entraîne dans un jeu de pistes des plus piquants, une quête identitaire des plus singulières, le passage initiatique entre l’adolescence et l’âge adulte. 

Soulignant cette étonnante trame faite de flash-back et de souvenirs enfouis, Nikola Carton signe une mise en scène vive, dynamique, s’inspirant du théâtre de tréteaux qu’affectionne tout particulièrement Alexis Michalik, dont on reconnaît la tutélaire présence – Aïda Asgharzadeh l’a assisté à la mis en scène sur son dernier succès Edmond, qui triomphe actuellement au théâtre du Palais-Royal. 

Passant d’un personnage à un autre en un clin d’œil, les deux comédiens nous embarquent dans un tourbillon qui nous happe, nous captive sans jamais nous laisser de côté. Interprétant tour à tour, la fille et la mère, Magali Genoud montre toutes les nuances de son jeu. Nerveuse, rageuse, en guerre contre le monde, elle devient féline, amoureuse, combattante pacifique frôlant les balles, l’instant d’après. Fille aigrie, elle se transforme en femme partagée entre son amour maternel et son métier. Face à elle, Azeddine Benamara joue tous les autres rôles et se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau d’un éducateur, d’un ami de galère ou d’un notaire.

Dès les premières minutes, on se laisse cueillir par la fraîcheur du texte, la vivacité de la plume, la justesse des répliques, puis on est saisi par cette histoire singulière, par la vie trépidante de cette photoreporteur, par la rage d’une adolescence en quête de ses racines. Une aventure des plus envoûtante au plus prêt des conflits, de l’odeur de la poudre, une plongée abyssale dans les tourments de l’âme humaine, Fascinant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – article publié sur le site du magazine Attitude Luxe


Le dernier cèdre du Liban d’Aïda Asgharzadeh
créé au Festival d’Avignon le OFF 2017 à  La conditions des Soies 
Reprise au Festival d’Avignon le 0FF 2019 
Théâtre des Lucioles 
10, rue du rempart Saint-Lazare 84000 Avignon 
du 5 au 28 juillet 2019 à 18h35. Relâches les mardi 9, 16 et 23 juillet 
Durée 1h25

Mise en scène de Nikola Carton
avec Magali Genoud, Azeddine Benamara
scénographie de Vincent Lefevre
création sonore de Chadi Chouman

Crédit photos © Simon Gosselin


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