L’appel sauvage et viscéral de la forêt

Au printemps des comédiens, Julie Delille reprend avec une sauvagerie délicate, une douceur enragée, Je suis la bête, magnifique et horrifique texte d’Anne Sibran. Enfance remisée au placard de l’oubli, de l’abandon, c’est dans le bois voisin que la jeune fille, la bête en devenir, se construit loin des hommes. Ambiance sombre, terriblement prenante ! 

La salle est plongée dans le noir. Le silence se fait. L’atmosphère est vite lourde, pesante. Un rire nerveux fuse, déchire les ténèbres. C’est un accroc , une parenthèse enchantée. Plus aucun bruit ne vient perturber notre mise en condition. Le spectacle peut commencer. Les secondes se font minutes. Toujours rien. Enfin, une voix d’outre-tombe, celle hachée, un brin brutale d’une jeune femme se fait entendre. Les mots sortent difficilement de sa bouche. Ils semblent la brûler, la lacérer. L’horreur, l’indicible ne se débitent pas sur le ton de la conversation. Il faut un décorum que seule la lenteur, la gravité peut installer. 

Du plus profond de la nuit, l’enfant, encore un bébé, gémit, mugit. À peine sortie des entrailles de celle qui l’a mis au monde, tout juste porté par un homme, il est jeté dans le placard, celui situé sous l’escalier. Il ne doit sa survie qu’à une chatte venu mettre bas. Mère de substitution, elle va apprendre à ce petit être chétif abandonné par ses pairs cruels, inhumains, à survivre, à devenir une bête redoutable. Mais peut-on vivre en marge du monde ? Le retour à la civilisation n’est-il pas difficile, douloureux, mortel, tant la différence fait peur ? Qui est vraiment la bête, la sauvageonne ou l’homme  bien pensant?

Sans misérabilisme, avec un réalisme saisissant, Anne Sibran conte l’histoire de cette jeune fille livrée à la mort, mais dont l’envie de vivre est plus forte que tout. Avec rudesse, les mots s’enchaînent et immergent totalement dans l’esprit de cette enfance sauvage. Horrible, cru s’il en est, le récit prend aux tripes, secoue. S’emparant de ce poème noir au lyrisme singulier, puissant, animal, la jeune Julie Delille, ancienne élève de l’Ecole de théâtre de la Comédie de Saint-Etienne, plonge au cœur de la forêt, fait siennes les lois qui régissent ce royaume à la lisière de l’humanité. Chatte, bête carnivore, vorace, elle donne corps à cette jeune fille rejetée par les uns, adoubée par les autres.

Utilisant avec ingéniosité les jeux d’ombres et de lumières, la comédienne-metteuse en scène invite à plonger totalement dans ce rêve cauchemardesque, dans cet univers fantasmagorique. Debout, cheveux très longs lâchés, telle une seconde peau, une fourrure, accroupie, corps resserré, ou déambulant à quatre pattes, elle est la bête. C’est beau, c’est fort, c’est saisissant. Un moment de théâtre ahurissant qui interroge sur notre propre humanité, notre nature féroce. Éprouvant, épatant ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Montpellier


Je suis la bête d’Anne Sibran
Printemps des comédiens
Théâtre des 13 vents
Domaine de Grammont
Avenue Albert Einstein
34965 Montpellier
Durée 1h10 

Adaptation d’Anne Sibran d’après son roman publié aux éditions Gallimard collection Haute enfance
Mise en scène et interprétation  de Julie Delille
Scénographie, costumes, regard extérieur de Chantal de La Coste
Création lumière d’Elsa Revol
Création sonore d’Antoine Richard
Collaboration artistique de Clémence Delille & Baptiste Relat


Crédit Photos © Florent Gouëlou

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