La Brèche, réminiscence acerbe d’un passé douloureux

Faisant sien le texte glaçant de l’autrice américaine Naomi Wallace, Tommy Milliot, lauréat du festival Impatience en 2016, invite à plonger dans les affres des regrets, des remords d’une bande d’adolescents devenus adultes. Trop littérale, l’adaptation reste froide comme du béton. 

Une immense dalle de béton, coulée pour l’occasion, sert d’unique décor. Elle représente le sous-bassement d’une maison américaine, une cave. Isolée du reste de l’habitat, elle est le lieu privilégié de jeu de Jude, et de son frère Acton, plus jeune, plus introverti. Certes la famille n’a pas d’argent, après le décès du père, un ouvrier en bâtiment qui a fait une chute mortelle, il y a quelques années de cela, la mère a bien du mal à joindre les deux bouts. 

Grandie trop vite, Jude est une accorte jeune fille aux formes déjà généreuses. Elle fait tourner la tête de bien des garçons. Frayne et Hoke, les deux amis protecteurs de son malingre frangin, n’échappent à la règle. Loosers, ils font bande à part. Rêvant d’être importants, ils imaginent un club très select dont ils seraient les membres particuliers. Mais pour pouvoir accéder au sein de cette organisation privée, il faut accepter de sacrifier ce qu’on a de plus cher. Commence alors un jeu d’adolescents malsain où chacun risque de perdre rapidement son âme. 

L’irréparable se produit. Le soir de ses 16 ans, Acton offre sa sœur assommée par des somnifères à ses deux amis. Ce drame, ce viol, cette blessure secrète, pèse sur leur conscience. Quelques Quatorze plus tard, la mort de l’un d’entre eux, va réveiller les souvenirs enfouis. 

De sa plume acérée, froide, Naomi Wallace ausculte chirurgicalement les failles de l’adolescence, la question du consentement, les jeux troubles de la séduction lors des premiers émois. Elle en extrait une matière cruelle, sombre qui sent le soufre. Puisant dans les réminiscences d’un passé douloureux, elle en révèle une réalité à géométries variables où s’instille en creux le doute.

S’emparant de cette fable moderne très américaine dans son traitement, Tommy Milliot imagine un espace contraint, austère et stérile qui garde l’empreinte des histoires d’antan. Ainsi conservées intactes, elles sont prêtes à ressurgir à tout moment. Entrelaçant avec ingéniosité, les deux temporalités, 1977 et 1991, il donne vie à ce texte, à ce récit noir. Porté par cette scénographie simple, qui se résume à une chape de béton grise et un éclairage soigné, le spectacle n’arrive pas à saisir tout à fait, à émouvoir, à décoller. Il faudrait peu pour se sentir concerné par ce drame, reciselé des jeux par trop disparate, redynamisé de-ci de-là. 

Saluons toutefois le travail du jeune metteur en scène Tommy Milliot, qui n’a certes pas donné totalement chair à ses jeux cruels d’adolescents, mais a su parfaitement retranscrire sur scène, l’univers glauque et froid imaginé par Naomi Wallace. et surtout, l’ensemble doit beaucoup sa puissance tragique aux présences scéniques de Lena Garrel et Aude Rouanet qui campe une Jude incandescente, charnelle autant que cassante.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Avignon


La brèche de Naomi Wallace
Festival d’Avignon
Gymnase Mistral
20 boulevard Raspail
84000 Avignon (intra-muros)
Jusqu’au 23 juillet 2019
Durée 1h50 environ


Mise en scène et scénographie de Tommy Milliot assisté de Matthieu Heydon
Traduction de Dominique Hollier
Avec Lena Garrel, Matthias Hejnar, Pierre Hurel, Dylan Maréchal, Aude Rouanet, Alexandre Schorderet, Edouard Sibé
Dramaturgie de Sarah Cillaire
Lumière de Sarah Marcotte 
Son de Adrien Kanter 
Décor et construction de Jeff Garraud 

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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