Je me suis assise et j’ai gobé le temps

Titre du spectacle à venir 
Action du jour
S’asseoir et gober le temps
Attendre les infos
Les annonces 
Les dates de dispo des comédiens pour les reports
La fin de cuisson du gâteau
L’arrêt de la machine à laver le linge


Nous sommes confiné.e.s. 
Confiné.e, perdu.e. 
Que faire ? à part attendre ? 
Inégaux. Inégales face à l’attente
Pas les mêmes terrains d’attente 
Qui un jardin, Qui une chambre, Qui un balcon, Qui un studio, Qui une chambre de bonne, Qui un trottoir
Nous attendons tou.te.s 
Quoi ? 
Personne ne sait 
Les rumeurs courent, envahissent la toile et nos esprits. 


Au début tout était calme
Pas un mot
Pas un bruit
Même pas le vent
Le temps s’est arrêté
C’est l’impression que ça donne
Les respirations
Les cris se taisent 
Il y a toujours
Un avant
Un pendant
Un après
Ce qui différencie les trois instants
C’est le temps
La durée
Souvent le pendant est plus court et l’avant plus long que le reste
L’après, court de l’extérieur 
Est long et douloureux de l’intérieur
Avant pendant et après
Tout commence dans le silence
Toujours du silence

Je me suis assise et j’ai gobé le temps

Ce texte qui parle d’une naissance
1ere idée, premières contractions il y a 3 ans
Aujourd’hui
Toujours dans le ventre
Le terme devait arriver bientôt
Le 20 avril
Tout était quasi prêt
Nous avions choisi le papier peint de la chambre
Son doudou aussi
Mais des complications vont repousser la naissance.
De combien de temps ?
Impuissant.e.s

Mais vivant.e.s. L’histoire d’un projet est toujours semée d’embûches d’imprévus. Nous le savons surtout quand nous sommes de jeunes compagnies, de jeunes metteu.r.se.s en scène. Il faut se battre. Trouver des solutions avec peu de moyens. Réunir des comédiennes et des comédiens autour d’un Projet, d’une aventure, d’un rêve. Une aventure commune, une aventure de partage et d’incertitude. C’est comme ça. C’est à l’intérieur de cela que nous créons.
Aujourd’hui les cartes sont les mêmes pour tou.te.s. Le monde est à l’arrêt.  Le monde physique. L’imaginaire et la rêverie vont pouvoir reprendre de la place.

Il ne faut pas céder à la panique. Un projet doit voir le jour. C’est comme un enfant, une fois la gestation commencée l’accouchement est inéluctable. Et soyons honnêtes ce n’est jamais comme on l’a imaginé. Les nuits sont écourtées par le stress. Le regard des autres change… On est plus irritable 
On a une responsabilité en plus 
C’est ça être parent.e.s
Ce n’est pas rien.

Je me suis assise et j’ai gobé le temps

Le spectacle n’est pas en confinement, non mais en gestation.
Il faut continuer comme on peut sa construction.
L’art ne se fait pas que sur les scènes et les écrans. La rencontre avec le public n’est que la fin de la création. Une nouvelle partie de notre travail. Le gros du gros se fait loin de la lumière entre deux coups de fil, quand l’idée, le désir nait.
Il y a un nombre incalculable de choses à faire pour faire naître un projet. Des millions. Mais par forcément les plus plaisantes. Oui la plus excitante c’est le plateau. C ’est lorsque l’enfant commence à marcher tout.e seul.e, quand il.elle commence à parler, quand il.elle tient debout. Quand des certitudes commencent à apparaître. Quand les actrices et acteurs ouvrent leurs ailes et s’envolent dans le ciel de la création.
Mais avant. Avant tout cela, il faut s’apprivoiser, se connaître, se sentir, se désirer, essayer, se tromper, chuter et se relever, persévérer.

Je me suis assis et j’ai gobé le temps

Soyons sage et raisonnable et restons chez nous.
Chez moi je suis bien, j’ai de la chance, je peux créer
Alors créons. Créons pour rester vivants.
Créons artistiquement et Humainement.
Trouvons des nouvelles formes de vivre ensemble et de partage.

Je me suis assis et j’ai gobé le temps

Soyons sage et raisonnable et restons chez nous.
Chez moi je suis bien, j’ai de la chance, je peux créer
Alors créons. Créons pour rester vivants.
Créons artistiquement et Humainement.
Trouvons des nouvelles formes de vivre ensemble et de partage.

Je me suis assis et j’ai gobé le temps

Avant il y a tout
Début
Commencement
Comme on dit
Il y a une histoire
Une histoire à deux
Des souvenirs
Des rêves
Des envies
Il y a des contacts
Des corps qui se mêlent les uns aux autres
Des sourires
Des ruptures
Des fêlures
Des retrouvailles
Il y a eu du silence rien que du silence
Et c’est un bruit
Un cri
Un pleur tant espéré
Un seul bruit qui a tout déclenché
Un seul bruit
Même le plus petit bruit
Peut tout déclencher
Avant
Personne ne s’en doute
Avant
On ne fait pas attention
Avant
On n’y croit pas
Jusqu’au bruit
Un seul bruit
Inconnu et pourtant connu
Au fond de la tête
Un seul bruit
On l’entend dans des films
Des musiques
Des pubs
Des séries télé
Rarement dans la vie
Ça déclenche tout
Tout le processus

Qui n’a pas fait ce jeu : si j’étais seul.e sur une île déserte qu’est- ce que j’emmènerai ?
Aujourd’hui notre île déserte c’est nous. Pas besoin de se demander ce que j’emmènerai.
Je redécouvre mes livres
Tous les jours je vois une médecin partir.
Elle se léve
Quitte le lit, prend son petit déjeuner et sort en me disant « passe une bonne journée ».
 « Courage à toi » j’ose lui lancer
Elle part.
Une des seules avec l’autorisation
J’entends ces mots toute la journée dans ma tête.
Tout change aujourd’hui.
On ne sait plus ce qui est du Covid et ce qui ne l’est pas.
C’est une réalité.
Une nouvelle réalité
Ça change notre manière de faire notre travail
Trop de symptômes différents
Diarrhée, anosmie (perte d’odorat), agueusie (perte du goût), toux, fatigue, fièvre
Parole d’une soldate de santé.

Je me suis assis et j’ai gobé le temps

Oui je m’assois aujourd’hui et je gobe le temps
Je gobe le temps pour avancer, pour nourrir l’imaginaire, pour donner de la force.
Se lever le matin et se demander ce que je vais faire aujourd’hui. M’assoir et gober le temps

Dehors le monde est à l’arrêt.
Dehors il fait beau.
Dehors il y a la vie.
La vie grouillante quand même.
Notre vie Grouillante.  
Attendons.
Soyons ensemble solidaire
Pour mieux nous retrouver.
Soyons confiné.e mais pas Seul.e
Soyons Physiquement isolé.e
Mais activement ensemble

Poème de Laurent Cazanave

Je me suis assise et j’ai gobé le temps – Théâtre 14

Crédit portrait © Avril Dunoyer et crédit photos © Jean Louis Fernandez, © Jean Claude Carbonne

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