J’ai pris mon père sur mes épaules, la fable homérique de Melquiot

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A la comédie de Saint-Etienne, avant d’investir le théâtre du Rond-Point, Arnaud Meunier met en scène l’épopée contemporaine de Fabrice Melquiot © Stéphane Trapier

S’inspirant librement du long poème de Virgile, L’Enéide, Fabrice Melquiot invite à une épopée humaine, contemporaine, qui traverse avec délicatesse et émotion les maux des exclus d’une société en perdition. Porté par la mise en scène finement ciselée d’Arnaud Meunier qui joue sur la corde sensible de huit comédiens virtuoses, ce chant choral, vibrant, touche au cœur.

Un immense mur de béton, gris, rappelant quelques cités HML, genre blockhaus pour pauvres, trône au centre d’un plateau recouvert d’une toile noire, brillante telle un miroir. Au loin, côté cour, une silhouette féminine apparaît. C’est Anissa (éblouissante Rachida Brakni). Sa voix s’élève dans le silence. Oracle ou augure, Pythie des temps modernes, elle situe l’action, conte son histoire, ses amours clandestines entre deux hommes – un père et son fils -, et invite à la suivre dans les dédales de sa banlieue stéphanoise. Ici, il n’y a pas d’argent, c’est la misère, les vies sont abîmées. La plupart des gens vivent d’expédients, de quelques subsides, de petits métiers. La précarité, le dénuement, rien n’entache l’amitié, la solidarité qui les unit et les pousse à croire, toujours en la vie, en sa beauté.

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Dans un immeuble HLM de la banlieue stéphanoise, les habitants s’entraident pour survivre © Sonia Barcet

Un tremblement de terre va encore aggraver leurs situations, fissurer leurs foyers, leurs existences , les entraîner un peu plus bas dans la paupérisation. Tous vont s’entraider, s’aimer, se déchirer, mais jamais s’apitoyer sur leur sort. Rock (épatant Philippe Torreton), pilier de la communauté, voit sa vie partir en fumée. Un cancer ronge ses os, ses mois sont comptés. Son fils Enée (bouleversant Maurin Ollès), perdant flamboyant, va tout faire pour offrir à son père une belle fin. Tous, d’Anissa, l’aimée, de Grinch (poignant Vincent Garanger), le meilleur ami de la famille, de Céleste (lumineuse Bénedicte Mbemba), l’amante, de Bakou (admirable et sexy en diable Frederico Semedo), le pote de sport, de virées, l’amoureux transi qui n’ose se déclarer, de Mourad (remarquable Riad Ghami), l’ami de longue date, qui n’en peut plus de l’amalgame musulman – djihadiste, vont le soutenir, l’assister, l’encourager dans son projet d’accompagner son paternel au Portugal, pour qu’il meure au soleil, loin de la grisaille de leur triste quotidien.

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Enée (Maurin Ollès) et Rock, son père (Philippe Torreton) © Sonia Barcet

Transposant de nos jours, les premiers chants de l’Enéide de Virgile, Fabrice Melquiot, à la demande d’Arnaud Meunier, signe une épopée contemporaine qui esquisse le portrait avec beaucoup de finesse de la France de 2015, d’aujourd’hui et peut-être de demain. On est à l’aube de la tuerie du Bataclan, du soulèvement des gilets jaunes. Le populisme et la peur de l’autre grondent à nos portes. Portant haut la voix des sans grades, des petites gens, loin des clichés, de la caricature facile, il offre aux exclus un droit de paroles. Mêlant habilement argot et lyrisme, il signe un texte drôle, bouleversant qui rappelle les odes antiques, les cris d’une société à bout de souffle qui se résigne à vivre petitement, mais avec une noblesse d’âme, une intelligence saisissante qui remue aux tripes.

Porté par le souffle romanesque, antique, de ces héros déchus, Arnaud Meunier trousse une mise en scène d’une rare finesse, d’une subtile intelligence qui entraîne le public au plus près de cette désespérance joyeuse, de cette gaieté mortifère. S’appuyant sur la belle humanité qui se dégage de l’écriture de Melquiot, sur la scénographie ingénieuse de Nicolas Marie – un immeuble sur pivot permettant d’entrer dans l’intimité de chaque habitant – , il cisèle sa direction d’acteurs et les entraîne vers un ailleurs certes onirique mais toujours ancré dans le réel. Lucide sur le monde qui l’entoure, il offre aux exclus de la société un étendard, une tribune qui secoue et ranime nos consciences endormies.

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Anissa (Rachida Brakni) déclame sa vie, ses amours, ses états d’âme © Sonia Barcet

Si l’ensemble mérite d’être légérement resserré pour nous saisir tout à fait, l’interprétation au cordeau des comédiens est magistrale. De Philippe Torreton, parfait en patriarche moribond, à Rachida Brakni, sublime femme fatale et tragédienne, de Maurin Ollès, fils prodigue prêt à tout sacrifier pour celui qui lui a donné la vie, à Bénedicte Mbemba, l’éternelle amante délaissée, tous nous attrapent, nous captivent. Envouté par le drame de ses vies si palpables, si sensibles, le public séduit, exsangue, applaudit à tout rompre la beauté du geste, la justesse du jeu. J’ai pris mon père sur les épaules est une réussite par K.O. Bravo !

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Saint-Etienne

J’ai pris mon père sur mes épaules de Fabrice Melquiot
Création Comédie de Saint-Etienne
Place Jean Dasté
42000 Saint-Étienne
Durée 2h45 environ

En tournée
Théâtre de Nîmes du 6 au 8 février 2019
Théâtre du Rond-Point, Paris, du 13 février au 10 mars 2019
Célestins, Théâtre de Lyon du 13 au 23 mars 2019
Bonlieu – Scène nationale d’Annecy du 27 et 28 mars 2019
Les Théâtres de la Ville de Luxembourg du 2 et 3 avril 2019
Comédie de Saint-Etienne du 9 au 11 avril 2019
Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau du 16 au 18 avril 2019
CDN de Normandie-Rouen du 24 au 26 avril 2019
Théâtre de Villefranche du 9 et 10 mai 2019
Théâtre du Gymnase, Marseille du 16 au 18 mai 2019
Maison des arts du Léman, Thonon les bains le 24 mai 2019

mise en scène d’Arnaud Meunier assisté de Parelle Gervasoni (dramaturgie) et de Fabio Godinho
collaboration artistique Elsa Imbert
avec Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès*, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénédicte Mbemba, Riad Gahmi*, Nathalie Matter (* issus de L’École de la Comédie)

scénographie de Nicolas Marie
lumière de César Godefroy
création musicale de Patrick De Oliveira
création vidéo de Fabrice Drevet
costumes d’Anne Autran
perruques et maquillage de Cécile Kretschmar
regard chorégraphique Cécile Laloy
construction décor et costumes Ateliers de La Comédie de Saint-Étienne
production La Comédie de Saint-Étienne – CDN
coproduction Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ; Célestins – Théâtre de Lyon
avec la participation du jeune théâtre national et le soutien du Fond d’Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, D.R.A.C. et Région Provence-Alpes-Côte d’Azur | L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté

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