Incandescents et mortifères jeux de séduction à l’Atelier

Les mots brûlent comme du feu. Ils coulent, vénéneux, emportant les âmes, dans un flot torrentiel d’émotion. En adaptant à la scène Mademoiselle Julie de Strindberg, Julie Brochen esquisse le portrait à fleur de peau d’une jeune femme libre, étouffée par une société corsetée dans de vieux principes. Dans le rôle-titre, Anna Mouglalis, ardente, exaltée, embrase le plateau, parfaitement épaulée par ses deux acolytes. Passionnel, déchirant !

Une table en bois, une simple console sur laquelle est posé un réchaud, quelques chaises, placées en bord de scène, servent d’unique décor. Au sol, des fleurs flétries sont éparpillées, annonçant la fin du printemps, le début de l’été. Ces quelques points de couleurs bigarrées contrastent avec les murs gris de la vaste bâtisse, noircis par les ans donnent à l’ensemble un aspect sombre, angoissant. Tout le reste de l’immense cuisine du château est au diapason, vide autant qu’austère. Seule la grande porte, au fond du plateau, apporte les lueurs et les sonorités festives de la Saint-Jean. Les gens du château s’amusent, dansent follement, on imagine. C’est en tout cas ce que Jean (fascinant Xavier Legrand), le majordome du domaine, conte à la cuisinière Kristin (époustouflante Julie Brochen), sa promise. 

Le pire c’est l’attitude de Mademoiselle Julie (flamboyante Anna Mouglalis). Elle scandalise par sa liberté de mœurs, de ton, le petit laquais étriqué. Folle et jeune, elle boit de la bière, trinque avec les palefreniers, danse avec ses serviteurs à en perdre la tête, à s’essouffler, à s’enivrer. Tellement, impensable pour ces pauvres gens, emprisonnés dans l’étiquette et respectueux des règles qu’on leur inculque depuis la naissance, ils se gaussent derrière le dos de leur maîtresse, la vouent aux gémonies.

Pas si simple. Le soufre, la débauche, la perversion ne sont pas forcément les apanages de celle que l’on croit. Allumeuse, fantasque, imposant ses caprices, aux hommes que sa mère lui a appris à haïr, Mademoiselle Julie est un garçon manqué, une féministe d’avant-garde rêvant d’égalité des sexes, une petite fille perdue en manque d’amour, d’affection. C’est ce vide, cette carence affective qui l’amène au bord du précipice, à sa perte. Jean, le séducteur, le roublard, l’amoureux, voit en elle avant tout une proie facile, une façon de s’élever, de changer de classe sociale. Il veut posséder cet oiseau rare qu’il désire de tout son corps, mais son âme reste froide, presque inflexible. Les larmes, le remord ne viendront que trop tard. 

S’emparant de ce texte âpre de StrindbergJulie Brochen tisse un piège infernal autour de Mademoiselle Julie. Naïve, rêvant d’ailleurs, se saoulant pour oublier ses tourments, la mort de sa mère, la folie qui la guette, elle se jette à corps perdu dans la vie. Libre amazone, belle, sensuelle, elle teste ses charmes candides sur tout un chacun. Faite pour un siècle qui n’a pas encore vu le jour, elle se brûle les ailes, se blesse, mais repart de plus belle. Seule la faute ultime, le déshonneur finiront par lui mettre du plomb dans la tête. Trop tard, son destin est, depuis son enfance, tracé. 

Voix rauque, envoûtante, démarche martiale, attitude masculine, Anna Mouglalis est une Mademoiselle Julie incendiaire, enflammée, vibrante. S’offrant entièrement à la direction d’acteurs, précise, délicate, de Julie Brochen, elle irradie la scène, tour à tour enfantine, fatale, débordant de sensualité gauche. Xavier Legrand, connu du grand public pour avoir réalisé Jusqu’à la garde, film quadruplement césarisé en 2019, n’est à pas en reste. Son interprétation sensible fait de Jean, un personnage plus ambigu qu’il n’y paraît. Macho parfois, homme de conviction par convenance, par calcul, il se bride pour ne pas céder aux sirènes de pitié de la belle. Au contraire, il trouve dans cette retenue, cette frustration, un plaisir cruel. Jusqu’à ce que l’irréparable, enfin, laisse ses sentiments, ses émotions le submerger. Pour tenir face à ces deux bêtes enragées, il fallait pour le rôle de la sage Kristin, toute la douceur et la délicatesse de Julie Brochen.

Emporté par la ronde passionnée des amants, le public, pris à la gorge par ce jeu de séduction anodin qui se transforme petit à petit en enfer, ressort bouleversé, exsangue de ce combat, de cette lutte des classes autant que de sexes. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Mademoiselle Julie d’August Strindberg
Théâtre de l’Atelier 
Place Charles Dullin 
75018 Paris
Jusqu’au 30 juin 2019
Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 15h
Durée 1h20 environ

Mise en scène de Julie Brochen
Avec Anna Mouglalis, Xavier Legrand et Julie Brochen
Scénographie et costumes de Lorenzo Albani
Traduction de Terje Sinding
Création sonore de Fabrice Naud
Lumières de Louise Gibaud

Crédit Photos © Franck Beloncle

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Latest from Chroniques

Burn out & Cie

Au théâtre des Carmes, Antoine Gouy est la victime sacrificiel du

Instinct de survie

Au 11. Gilgamesh Belleville, Catherine Germain nous invite à un visite bien
Go to Top