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Fanny et Alexandre, vie(s) de théâtre

Les trois coups du Brigadier résonnent. Bergman fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française. L’événement est d’importance d’autant que c’est une femme, l’ingénieuse et sensible Julie Deliquet, qui met en scène son œuvre testamentaire, Fanny et Alexandre. Sans fioriture, avec naturel, elle invite à plonger dans les coulisses d’une troupe, dans les affres de la vie tout en clamant avec délicatesse et émoi son amour au théâtre.

Le grand rideau rouge et or est baissé sur la scène, empêchant de voir ce qui se trame derrière. Pratique courante, il fut un temps, devenue tellement rare au Français, qu’elle éveille la curiosité du public averti. Les conversations vont bon train, chacun prenant le temps de s’installer, quand Denis Podalydès apparaît sur scène. Il s’avance vers la salle, harangue les spectateurs dont certains sont encore occupés à ôter leurs manteaux, leurs écharpes. Heureux directeur de théâtre, il remercie le parterre venu acclamer, en ce soir de Noël, cette dernière représentation de l’année et nous donne rendez-vous, dans quelques semaines pour sa nouvelle création, Hamlet de Shakespeare. Début ou fin de spectacle, telle est la question ?

Imperceptiblement, on est passé du réel à la fiction. Campant Oscar Ekdahl, heureux chef de troupe, il est le propriétaire d’un théâtre ayant pignon sur rue. Issu d’une famille d’acteurs, il régente son petit monde. Sa mère,  Elena (Dominique Blanc), grande tragédienne à la retraite, regarde avec tendresse et inquiétude ses enfants, ses petits-enfants. Elle prend plaisir à partager avec eux cette euphorie d’après-représentation. Derrière les pendillons transparents, le réveillon se prépare, les tables se dressent. Les uns après les autres, les invités arrivent, boivent, se régalent des mets copieusement servis. Tout le monde s’amuse. Fascinés par cet univers festif, féerique, où l’on peut s’amuser à être autre, les deux petits derniers, Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier) rêvent déjà de fouler les planches, se préparent à prendre la relève.

Fanny et Alexandre - Bergman - Deliquet - Comedie-Francaise - Salle Richelieu

Un drame va ruiner les espérances. Leur père Oscar meurt d’épuisement sous leurs yeux. Inconsolable, leur mère, la lumineuse Émilie (Elsa Lepoivre), en quête d’authenticité, d’une autre vie, quitte la troupe et épouse l’évêque protestant Edvard Vergerus (Thierry Hancisse), fou d’amour pour cette femme sublime, l’homme, sous ses dehors charmants, va s’avérer être le pire des jaloux, un fou de dieu qui croit en la vertu du jeûne, des coups de trique. Pour Fanny et Alexandre, ce remariage sonne comme la fin de l’enfance. Adolescents tempétueux, joueurs, le temps d’un entracte, ils passent de la lumière aux ténèbres, de la gaieté à l’enfer. L’atmosphère, à peine respirable, devient suffocante, écrasante. N’oublions pas que nous sommes au théâtre, que nous sommes chez Bergman, alors tout est possible, le meilleur comme le pire. Comédie ou tragédie ?

Après plus d’une heure de festivités, de bons mots potaches, de folies, de dragues alcoolisées, on entre en austérité aride. Tyrannique époux et beau-père, Vergerus, avec la complicité de sa sœur (Anne Kessler), une vieille fille aigrie, fait vivre un calvaire à nos jeunes protagonistes et leur mère. Le contraste entre les deux univers, celui du théâtre et celui de la religion, est d’autant plus saisissant, que comme à son habitude, Julie Deliquet travaille beaucoup le texte autour d’improvisations. Elle invite les comédiens non à incarner, mais à être leur personnage, ce qui donne au jeu, à l’interprétation un naturel, une justesse qui prend aux tripes, va droit au cœur.

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Avec une infinie délicatesse, la jeune metteuse en scène, qui nous a déjà enchantée au Vieux-Colombier, il y a trois ans de cela, avec Vania, son adaptation de la célèbre pièce de Tchekhov, revisite cette fois le cinéma d’Ingmar Bergman. Comme un poisson dans l’eau, elle entraîne les comédiens du Français de la comédie burlesque à la tragédie noire, âpre, avec une virtuosité déconcertante. Abordant les thèmes chers au cinéaste suédois, les errances de la famille, l’amour, le sexe, le poids de religion, la mélancolie, le mal-être existentiel, elle donne à cette ultime œuvre une profondeur, une beauté bouleversante, émouvante.

Grâce au décor à double fond que, Julie Deliquet a imaginé avec Eric Ruf, en un clin d’œil, on passe de l’horrible et strict logis de l’évêque à la bucolique villégiature de la famille Ekdal. Sans artifice, n’utilisant que les effets spéciaux traditionnels du théâtre, elle nous entraîne à la frontière du réel. S’appuyant sur le scénario de Bergman, elle s’amuse à détourner les codes de la fiction, de la scène.

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Transporté par le jeu des 19 comédiens, on en oublierait presque que Fanny et Alexandre, des enfants dans le film original, sont ici interprétés par de jeunes adultes, Rebecca Marder et Jean Chevalier. Leur talent est loin d’être en cause. Parfait en gamins espiègles, dont l’innocence va se fracasser à la cruauté d’une bête humaine, ils manquent de quelques candeurs pour que le choc soit d’une brutalité telle qu’elle coupe le souffle. Ce n’est qu’un détail, tant la distribution est d’une rare perfection. Chacun se glisse dans son rôle comme s’il avait été ciselé pour lui. Pour ne citer qu’eux, Dominique Blanc est impériale en actrice douairière veillant sur le bien-être de sa famille, Thierry Hancisse épatant en odieux monstre de foi, enfin Elsa Lepoivre brûle une nouvelle fois les planches. Lumineuse, elle donne au personnage d’Emilie une profondeur, une justesse fascinante.

Marquant l’entrée de Bergman au répertoire de la Comédie-Française, Julie Deliquet confirme qu’elle est l’une des metteuses en scène les plus prometteuses de la nouvelle génération tout en affirmant son amour immense du théâtre avec cette magnifique et passionnée déclaration, qu’est son Fanny et Alexandre.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Fanny et Alexandre d’après le scénario d’Ingmar Bergman
La Comédie Française
1, place Colette
75001 Paris
Jusqu’au 16 juin 2019
Durée 2h45 avec entracte

Mise en scène de Julie Deliquet
Traduction de Lucie Albertini et de Carl Gustaf Bjurström
Version scénique de Florence Seyvos, de Julie Deliquet et de Julie André
Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, en alternance Julien Frison et Gaël Kamilindi, Jean Chevalier et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française, Noémie Pasteger et Léa Schweitzer
Scénographie d’Éric Ruf et Julie Deliquet assisté de Zoé Pautet
Costumes de Julie Scobeltzine
Lumière de Vyara Stefanova
Musique originale de Mathieu Boccaren

Crédit photos © Brigitte Enguérand, Coll. Comédie-Française

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