Entreprise, son univers impitoyable

Avec un brin d’humour et un soupçon de malice, Anne-Laure Liégeois plonge dans l’univers cynique du monde du travail pour mieux en brocarder les maux, les absurdités. A travers trois textes forts analysant avec une justesse décalée trois époques différentes, elle remonte le temps et signe un triptyque truculent autant que burlesque. 

Les fêtes de fin d’année sont passées depuis quelques jours. La trêve des confiseurs est terminée. Il est temps de reprendre les armes, de retourner dans la jungle du monde du travail. Sur scène, un sapin rouge accueille les spectateurs-employés. L’entreprise n’est pas totalement hostile, elle est aussi, du moins en apparence, humaine. Pour commencer, un séminaire de remise en forme sur le thème de l’économie de marché est proposé, histoire de se remettre dans le bain, de motiver les troupes, de (re)trouver son instinct de guerrier, de tueur. Musique pop à fond, animateurs sur vitaminés, tous les ingrédients d’une conférence à l’américaine sont là, décrits avec précision et causticité. S’emparant des mots de Jacques Jouet, à qui elle a passé commande, Anne-Laure Liégeois s’amuse des codes du capitalisme à tout crin, les détourne pour mieux en montrer l’absurdité, l’inhumanité, la schizophrénie. Jouant sur les anglicismes devenus emblématiques de la surproductivité, de l’économie 2.0, l’auteur invente un nouveau langage des plus savoureux qui régale nos oreilles tout en invitant à réfléchir sur l’état de nos sociétés occidentales obnubilées par la rentabilité, les chiffres. 

Pas le temps de reprendre son souffle – à peine un intermède musical et neigeux sépare les deux premières pièces – , que la metteuse en scène nous convie à une autre réalité, celle de l’intérim. Reprenant un texte de Remi De Vos écrit en 1995, qui n’a certes pas pris une ride mais qui mériterait d’être resserré pour gagner en rythmique, en férocité, elle entre un peu plus dans le quotidien des salariés. Ici, pas de grands discours, juste une vision sans concession de la vie en entreprise. Entretiens d’embauche farfelus autant que cyniques, horaires à respecter à la minute près pour éviter les reproches d’une pointeuse quelque peu tatillonne, ou formation d’un intérimaire peu commode et fort curieux, c’est tous les travers du monde du travail qui sont ainsi mis en exergue avec mordant. Le ton est caustique, léger, jamais méchant mais terriblement drôle. 

Enfin, après un court entracte, Anne-Laure Liégeois s’attaque à l’Augmentation de Georges Perec. Datant de 1968, la pièce décrit par le menu le parcours du combattant d’un employé désirant voir son salaire revalorisé. Loin d’un chemin tranquille, d’une simple formalité, la demande de quelques émulations supplémentaires s’avère être une aventure des plus périlleuses. Chausse-trappes, embûches, anicroches, entourloupes et mesquineries sont au rendez-vous. Il faut du courage, une volonté de fer, pour obtenir quelques subsides de plus. Rien n’a changé en plus de 50 ans. Le monde des grosses entreprises est toujours aussi impitoyable, aussi cruel. Appuyant sur les itérations et les digressions de la prose sarcastique de l’auteur de l’Homme qui dort, la metteuse en scène entraîne les spectateurs au cœur de l’absurdité d’un système qui brise les êtres. Loin de s’appesantir sur la noirceur de cet état de fait, elle cherche, grâce à un humour décapant, à révéler la lueur d’espoir qui se niche dans les profondeurs de cette fable contemporaine et sombre. 

De son regard malicieux, espiègle, Anne-Laure Liégeois monte ingénieusement ces trois textes qui décryptent le monde du travail. Elle s’en empare avec gourmandise, en souligne toute la poésie, la causticité, l’âpreté aussi. Dirigeant avec finesse ses trois comédiens – étonnant Jérôme Bidaux, hilarant Olivier Dutilloy, éblouissante Anne Girouard -, tous excellents, elle dresse le portrait d’un monde devenu fou, obsédé par la rentabilité.

Forçant parfois le trait, jouant des situations ubuesques, Entreprise est autant une réflexion furieusement drôle, qu’une satire de nos sociétés rongées par une mondialisation et un capitalisme galopant. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial au Havre


Entreprise d’Anne-Laure Liégeois d’après Le Marché de Jacques Jouet (2020), L’Intérimaire de Rémi de Vos (1995) et L’Augmentation de Georges Perec (1968)
Le Volcan Scène nationale
8, place Oscar Niemeyer
76600 Le Havre
Jusqu’au 10 janvier 2020
Durée 2h30 environ avec entracte

Tournée
Du 14 janv. 2020 au 16 janv. 2020 au Théâtre de l’Union – Limoges 
le 25 janv. 2020   aux Trois T – Scène conventionnée de Châtellerault 
Du 28 janv. 2020 au 01 févr. 2020 au TDB – Théâtre Dijon Bourgogne
Du 04 févr. 2020 au 06 févr. 2020 à la Maison de la Culture d’Amiens
Le 11 févr. 2020 et 12 févr. 2020  au Théâtre – Scène nationale de Saint Nazaire 
le 29 févr. 2020 à la Scène nationale de l’Essonne, Agora – Desnos 
Du 04 mars 2020 au 07 mars 2020  au Cratère, scène nationale d’Alès 
Du 18 mars 2020 au 26 mars 2020 au Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff 
le 31 mars 2020 au Manège Maubeuge Scène nationale transfrontalière

Conception, mise en scène et scénographie d’Anne-Laure Liégeois
Collaboration à la scénographie : Anne-Laure Jullian de la Fuente
Lumière de Guillaume Tesson
Costumes de Séverine Thiébault
Vidéo des intermèdes de Grégory Hiétin
Assistanat à la mise en scène : Camille Kolski
Avec Jérôme Bidaux, Olivier Dutilloy, Anne Girouard

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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